C’est une vidéo tournée dans une loge du Tonight Show. Jimmy Fallon a noué une cravate rose hystérique sur une chemise à carreaux. A côté de lui, Adele balance doucement la tête sur un rythme de synthétiseur. Tout le groupe The Roots l’encercle avec des instruments pour enfants de 2 à 4 ans. Tout au fond, trois fois plus volumineux que n’importe qui, Questlove ajuste le peigne planté dans son afro. Sur cette version de «Hello» aux 46 millions de vues, il ne fait rien qu’agiter un maraca en forme d’orange et de claquer des petites mains de plastique. Mais il est de très loin, de très très loin, le plus cool de tous.

Il existe une photographie de Questlove à 12 ans, au début des années 1980, il est assis sur le coffre d’une voiture dans un blouson brun de cow-boy funky, il croise négligemment les jambes, il porte déjà une afro glorieuse; son papa, Lee Andrews, un chanteur de doo-wop qui raffole des costumes blancs, l’a depuis longtemps mis sur une scène, et lui a donné un seul conseil: dès que tu peux, enfuis-toi de Philadelphie et n’y remets jamais les pieds. Etrangement, plus de trente ans ont passé, et même depuis le 70e étage de son appartement new-yorkais d’où il contemple les lumières de la ville, il continue d’être fondamentalement un petit gars de Philly.

Instrumentiste vertigineux

Le «Philly Sound», il faudrait en faire un roman. Ahmir Thompson, le nom de baptême de Questlove, est né dans les quartiers Ouest de la cité ouvrière, en dépression permanente après avoir tant compté dans l’indépendance américaine. Il n’a pas appris seulement la musique sur les planches, dans des tournées où on l’arborait comme un Jackson Five à lui tout seul, mais aussi à la Philadelphia High School for the Creative and Performing Arts, avec les chanteurs de Boyz II Men, avec les futurs géants du jazz Christian McBride ou Kurt Rosenwinkel. Et puis avec un type qui deviendra son alter ego au sein de The Roots, Tariq Trotter.

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Après les cours, ils se postent ensemble à un carrefour. Ahmir tabasse un bidon. Tariq scande des rimes. «On gagnait jusqu’à 60 dollars en jouant dans la rue. C’était l’argent pour nos rendez-vous galants du soir.» Le batteur, né en 1971, n’est pas seulement un instrumentiste vertigineux, il est un mélomane compulsif. Enfant, il s’amuse à prédire les notes attribuées aux disques par le magazine Rolling Stone. Pour l’émission de Jimmy Fallon dont il assure la direction musicale, Questlove joue discrètement, avant la pub, des morceaux dont presque personne sauf lui ne comprend l’allusion mais qui sont souvent des messages adressés à l’invité.

Lorsque la politicienne ultra-conservatrice Michele Bachmann est à l’agenda, Questlove veut signifier sans en avoir l’air qu’il désapprouve ses positions anti-gays et islamophobes. Il choisit d’interpréter sans parole un extrait de «Lyin’Ass Bitch» (en gros: «la salope de menteuse») de Fishbone, une petite ballade ska de 1985. Personne ne reconnaît la référence. Sauf un twitto qui la publie le soir même. Scandale. Menace de licenciement. Et même accusation de sexisme. Questlove finit par s’en tirer par la grâce d’un autre scandale politique qui détourne de lui l’attention.

Fin gourmet

C’est la grâce de Questlove, il n’est pas seulement un des meilleurs producteurs de son temps, un géant de la batterie venu d’une musique, le rap, qui s’était au départ contenté de sampler les batteries, il est aussi un activiste débonnaire. Il produit la comédie musicale sur un génie africain, Fela, et convainc Jay-Z de s’y associer. Il parle de conscience noire, d’une continuité générationnelle comme lorsqu’il convoque au Montreux Jazz Festival mercredi le chanteur néo-soul Usher en le replaçant dans l’imaginaire seventies. A 46 ans, surdoué au calme apparent, il se lance dans toutes les entreprises. Fanatique de gastronomie, il publie sur Tumblr les images de ses meilleurs plats et publie un livre arty sur la nourriture. Il édite une version limitée de batterie pour enfants, présente une émission de radio sur Pandora, et fait le DJ partout où on le demande.

Questlove au fil des ans, alors qu’on l’entend assez peu parler et qu’il ne se départit jamais de son cool de dilettante, est devenu l’un des créateurs les plus influents de sa génération. Il n’a jamais atteint avec son groupe The Roots un énorme succès populaire, mais il considère avoir légué un chef-d’œuvre aux générations à venir: «Voodoo» de D’Angelo, auquel il a très largement contribué en 2000. Une soul pour aujourd’hui, de la musique qui sait d’où elle vient: Questlove est capable de payer 300 dollars par jour pour enregistrer une piste avec le microphone de 1940 que Louis Armstrong utilisait. Il est capable aussi de tenir la file pour un hot-dog vendu dans la rue par un Latino de Los Angeles.

Il y a, dans ce grand écart permanent entre ce qui est décrit comme la grande et la petite culture, entre le classique et le pop, quelque chose de profondément hip-hop. Les savoirs cumulés, compressés dans un microsillon, avec le cool impeccable de celui qui a tout vu et veut voir encore.


The Roots au Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, mardi 4 juillet à 20h, avec Imelda Gabs et Lianne La Havas.

Usher & The Roots, Auditorium Stravinski, mercredi 5 juillet à 20h, avec Trombone Shorty & Orleans Avenue.