Sa terre d’élection c’est «un endroit sans frontières.» Le jour où elle a découvert Jean-Baptiste André dans son solo Comme en plein jour, elle a su que cet endroit rêvé n’était pas une chimère. Sur scène, l’artiste français formé aux arts du cirque mêlait jeu, danse et équilibres. Julie Tavert sortait à peine de l’adolescence et n’envisageait pas encore de renoncer à ses études en design d’espace, à Lyon, pour devenir acrobate. Aujourd’hui, à vingt-neuf ans, elle vit de sa passion et interprète son premier solo au Théâtre Am Stram Gram, à Genève. Une quête de soi sensible, mise en mots et en scène par Charlotte Lagrange, et nourrie en partie de son propre parcours.

Qui est Julie Tavert? Telle est la question qui tisse la trame de Je suis nombreuse. L’interprète, qui joue ici un personnage, livre des pistes de réponses par la parole et par le corps. «Je suis un peu, beaucoup, passionnément... rien du tout», elle s’écrase au sol mais ne renonce pas. Elle bondit déjà, explore le plateau bordé de parois réfléchissantes en équilibre sur les mains, avec minutie, comme pour ne pas passer à côté... d’elle-même. La fluidité de ses enchaînements enchante. «Je suis une acrobate qui coule. En étant très ancrée dans le sol, j’ai l’impression de ne pas pouvoir tomber.»

La quête, d’emblée, s’inscrit dans les origines de la jeune femme (sa mère est Espagnole). Et ce souvenir qui surgit de l’enfance: une grand-mère toute-puissante ordonnant à la fillette de manger des oignons (le grand-père leur doit sa survie durant la Guerre d’Espagne). L’aïlleule pointe un doigt menaçant et tonne. Face à elle, rasant le sol, l’enfant se rebiffe. Cette scène, truculente, a été inspirée d’un épisode vécu en famille. Julie Tavert confie qu’adolescente, elle se dissumulait sous des couches de vêtements (pantalon, jupon, robe, tunique, foulard...) au point de se voir surnommer «cebolla» (oignon).

La metteure en scène, Charlotte Lagrange, a raison de ne pas liquider trop vite ce souvenir. Car le bulbe honni cristallise des non-dits. Dans la vraie vie, Julie s’est demandé ce qu’elle tentait de soustraire à la vue d’autrui avec son accoutrement. «Ce n’est pas facile d’être une femme», souffle-t-elle. Durant ses trois ans de formation au Centre National des Arts du Cirque, en France, elle était toujours en survêtement. Ses muscles avait doublé de volume.

«Tu ne sauteras jamais aussi haut qu’un homme. Reprends-toi, respire. Souris, allez, encore!» Sur scène, les mots du passé résonnent fort. Et Julie s’exécute, docile, enchaînant les roues, avec ou sans mains.

Les oignons continuent de baliser le chemin. Nichés au creux de la poitrine, ils propulsent l’interprète en femme fatale, sur une bande-son de Carmen. Plus loin, dans la paume de la main, ils se laissent éplucher, et délivrent leur part de vérité.

En 2013, l’acrobate nous avait éblouis dans Le Hibou, le vent et nous, de Fabrice Melquiot. Elle était Lola, cette fillette frondeuse qui accompagnait dans sa fugue nocturne le jeune Sébastien, convaincu que ses parents étaient des imposteurs. Aujourd’hui, elle incarne avec justesse cette femme qui se cherche, résiste, et ne se résout pas à être étrangère à elle-même.

Destiné à un public âgé de dix ans et plus, Je suis nombreuse n’est pas une quête nombriliste. L’introspection, ici, invite à porter un regard apaisé sur sa propre identité. Dans un nuage de poudre, Julie Tavert quitte la scène en toute simplicité. Que ressent-elle à l’issue du spectacle? «J’ai l’impression d’être vraiment moi. Et si j’arrive à être tout le temps comme ça, je serai heureuse.»

«Je suis nombreuse». Théâtre Am Stram Gram à Genève, sa 28 février et di 1er mars à 17h. Dès 10 ans. 022 735 79 24, www.amstramgram.ch.