Saga

En quête du bonheur jusqu’à Keflavík

L’Islandais Jón Kalman Stefánsson s’est fait un nom en guettant les empreintes laissées par la mémoire. «D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds», large fresque familiale, embrasse paysages et solitudes

Chacun d’entre nous se voit gratifié, à la naissance, d’une vie, cette chance unique au bonheur. Encore faut-il savoir la saisir, cette «seule chose que nous ayons avec certitude, à la fois trésor et insignifiance.» C’est ce que fait Jón Kalman Stefánsson dans la chronique familiale D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. L’auteur islandais isole des instants charnières où, s’entrecroisant, les parcours des uns et des autres se nouent dans des éclats de bonne fortune ou de désespoir. Ce faisant, il rend apparents les grands jalons de nos vies à partir desquels il devient possible d’écrire des récits.

Et les récits de Stefánsson, écrivain né en 1963, voient grand: bien plus que des romans, l’auteur compose des fresques, des histoires qui prennent le temps de se déployer – sur les pages, dans l’espace, dans le temps. Après avoir suivi le destin du «gamin» au cours de trois précédents opus (et dont on retiendra surtout le premier, Entre ciel et terre), Stefánsson investit dans ce nouveau livre une Islande contemporaine qui ne parvient pas à s’émanciper du passé. Aussi ses longues phrases rapprochent-elles les époques, balaient le paysage, évoquent plus qu’elles ne disent. Elles signifient l’insuffisance du langage à formuler l’émotion. Place au ressenti, qui surgit entre deux virgules. On se souvient que l’Islandais a l’étoffe des grandes écritures, et qu’il ne se défait jamais de sa modestie. Un équilibre sensible que le traducteur Éric Boury a su rendre avec beaucoup de finesse.

Écrire la mémoire

Le titre interroge: D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, est-ce le début d’une comptine, une maxime septentrionale, le vers d’une chanson de marins? Pas du tout. Cette image fait allusion à une réalité dépouillée de l’élément miraculeux. Or, la fantaisie étant essentielle, il faut trouver un moyen de l’inoculer dans l’existence. Stefánsson choisit le biais d’une littérature proche de la poésie. Son livre assemble les empreintes de la mémoire, que celle-ci soit avérée ou interprétée. Et plus précisément de la mémoire de son personnage Ari, qui revient en Islande après deux ans d’absence et dont le retour invite à remonter le fil des générations: il revient sur son enfance, sa mère décédée, son père mutique, ses grands-parents pêcheurs. Des parcours qui se mettent à pulser une fois entrecroisés au cœur d’une chronique familiale.

En filigrane, c’est aussi le lieu que l’on sonde à travers les âges. L’autre grand personnage de cette chronique est la petite ville portuaire de Keflavík, cette ville «à l’arrière de toute chose», qui «n’existe pas». Prise en étau entre une chaine de montagnes aux crêtes acérées et une mer glaciale, sa valeur agricole est nulle. On n’y vit guère que de la pêche à la morue et, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, de menus commerces aux alentours de la nouvelle base de l’armée américaine. «Keflavík a trois points cardinaux», lit-on ainsi en introduction du livre, «le vent, la mer et l’éternité.»

Aujourd’hui, jadis

Cette dernière sentence est celle d’un narrateur discret, au parcours très proche de celui de l’auteur. C’est à lui qui retrace le récit de la vie d’Ari, avec qui il a grandi à Keflavík durant les années 1980. Plus de vingt ans ont passé et Ari est devenu éditeur. Son récent divorce, dont il mesure toute l’absurdité, l’a poussé à un bref exil au Danemark, loin de ses enfants. Il y met un terme lorsque son père lui fait parvenir la décoration qu’a reçue en 1944 son grand-père Oddur, capitaine et armateur. Ari revient aussi brisé que lorsqu’il a quitté l’Islande. Celui qui publiait des recueils proposant dix conseils pour résoudre ses problèmes de chagrin d’amour ne parvient pas à appliquer ces solutions factices à son propre cas: elles ne posent qu’un mince vernis sur une vie qui s’exprime par nuances.

En alternance à son récit apparaît celui de ses grands-parents. A une autre époque, dans une autre vie, les douleurs conjugales furent également le lot de Magrét et d’Oddur. Eux aussi ont peuplé Keflavik d’amour, de cette «force qui ravage les vies et rend les déserts habitables». Cependant, au début du siècle dernier, les rêves étaient de plus petite taille. Ils se partageaient entre l’immensité de la mer, où se perdaient les hommes, et les baraquements de bois flotté, où les femmes attendaient en s’usant la raison. Plus qu’à celui d’Oddur, l’auteur s’attache au destin de Magrét, la grand-mère d’Ari qui, les années passant, se retranche dans ses pensées. La condition des femmes apparaît alors comme l’un des leitmotivs du roman: de tout temps, jeunes filles, épouses et mères ont dû chercher à s’exprimer en dehors du désir masculin, les contraignant à un grand isolement.

Terres du bout du monde

Or les lecteurs de Stefánsson le savent: rien ne peut tirer ses personnages de leur solitude, héritage d’une terre du bout du monde. Ses livres nous dévoilent des hommes et des femmes aux prises avec des pensées abstraites bien plus qu’avec les gestes du quotidien. «Les années passent, le but de la vie demeure vague, nous ne comprenons presque rien», songe Ari. «Nous prenons du poids, nos nerfs s’usent puis se rompent et nous sommes constamment affligés par l’insatisfaction et les désirs inassouvis. Nous rêvons.»

Les récits de Stefánsson ne proposent pas de dénouement. Les situations, tout juste posées, sont déjà emportées par d’autres circonstances. Bien plus que dans l’instant, ses personnages vivent dans le flux. Aussi les phrases de l’auteur se contentent-elles de se loger dans les creux de nos inconsistances. Comme si, plus que jamais, il était du ressort de la littérature de venir au secours des vies et des vides.

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