Quête d’un paradis chinois

Yan Lianke signe avec «La Fuite du temps» son roman le plus ambitieux, une fresque qui raconte à l’envers la vie d’un homme, Sima Lan, et d’un pays, la Chine

Genre: Roman
Qui ? Yan Lianke
Titre: La Fuite du temps
Trad. du chinois par Brigitte Guilbaud
Chez qui ? Philippe Picquier, 607 p.

«La vie choisit ce que je dois écrire, moi je choisis la manière de le faire.» Voilà comment se présente Yan Lianke, l’une des voix les plus sulfureuses des lettres chinoises. Né en 1958 de parents analphabètes dans l’obscur Henan, au centre du continent, il a grandi dans le dénuement et il a d’abord été un citoyen «modèle», assez discipliné pour boire l’eau croupie du marxisme-léninisme. A la fin des années 1970, il a fait ses premières gammes comme écrivain de l’armée, chargé de la rédaction des discours au service de la propagande militaire. Mais le diable a fini par le rattraper par la manche lorsque, en 2002, il a eu le culot de signer Bons baisers de Lénine: dans ce brûlot qui déchaîna aussitôt les foudres de la censure, Yan Lianke met en scène un village rempli d’éclopés – unijambistes, manchots et autres cul-de-jatte –, autant d’emblèmes grotesques de la Chine communiste, ce gigantesque cirque où les borgnes sont rois.

Trois ans plus tard, Yan Lianke a de nouveau provoqué le régime en proposant le très acide Servir le peuple à plusieurs éditeurs, lesquels firent la sourde oreille en craignant d’enfreindre les «règlements célestes». Le texte, qui piétine de nombreux tabous, fut tout de même publié dans une revue de province avant que le Département de la propagande n’interdise sa diffusion parce que la Révolution culturelle y est dépeinte comme une vaste farce, une bouffonnerie hilarante où l’on voit par exemple deux amants briser une statuette de Mao, suprême sacrilège, afin de décupler leur ardeur sexuelle… Mais Yan Lianke, c’est aussi Le Rêve du village des Ding, un roman-témoignage qui s’attaque à un sujet dramatique: le scandale du sang contaminé dans le Henan, où de très nombreux villageois furent décimés par le sida après avoir été très officiellement invités à vendre leur sang, pour échapper à la misère, au début des années 1990.

Les Sima, les Lan et les Du

Nous ne changeons pas de décor avec La Fuite du temps, où Yan Lianke fait de nouveau revivre sa province natale. Le récit se situe au fond de «la ride la plus profonde de la chaîne montagneuse des Balou», dans un obscur village baptisé Les Trois Patronymes parce que trois clans y enchevêtrent leurs arbres généalogiques – les Sima, les Lan et les Du. Depuis la nuit des temps, les rites et les travaux n’ont guère évolué – un combat acharné pour survivre au rythme des semailles et des récoltes, sur une terre peu fertile. Et lorsque la famine frappe la région, on désigne dans chaque famille la fille qui ira se prostituer dans la ville voisine pour rapporter un peu d’argent, tandis que ses frères iront vendre des lambeaux de leur peau au Dispensaire des Grands Brûlés, fondé en 1942 pendant l’occupation japonaise.

Mais il y a une autre menace, plus diabolique encore, qui pèse sur ce village perdu au cœur du Henan, puisqu’une funeste malédiction empêche les habitants de vivre au-delà de leur quarantième anniversaire… Terrassés par la «maladie de la gorge obstruée» qui finit par les étouffer – métaphore du bâillonnement idéologique dans une Chine fossilisée –, hommes et femmes «tombent comme du bétail», irrémédiablement. «La mort assaille le village comme la pluie, à longueur d’années, écrit Yan Lianke, et les sépultures y poussent, florissantes, tels les champignons après l’averse. A l’intérieur du cimetière, l’odeur de la terre fraîche et vermeille coule, du printemps à l’été, de l’automne à l’hiver, en un clapotis continu.»

On pense à Garcia Marquez en lisant cette chronique d’une mort annoncée où Yan Lianke, entre de multiples citations tirées du bouddhisme et du Nouveau Testament, met en scène le chef du village, Sima Lan. A 39 ans, il sait que ses jours sont comptés et il s’apprête, impuissant, à faire ses adieux à ses proches. Son portrait, Yan Lianke va alors le brosser en inversant le cours des années, à rebours du temps: on le voit d’abord succomber après avoir contracté la fatidique maladie et, de chapitre en chapitre, on remonte les décennies pour découvrir, à la dernière page, sa propre naissance, «dans l’utérus de sa mère, comme dans un bain de thé».

Par flash-back successifs, le récit peut ainsi retracer quarante ans de l’Histoire chinoise, une régression dans la chronologie qui, là encore, en symbolise une autre – politique et sociale, dans la tourmente maoïste. Au fil des digressions, Yan Lianke raconte le combat de Sima Lan pour maintenir le village à flot, son engagement auprès des habitants, son désir de lutter contre une malédiction pourtant inexorable, sa vie conjugale avec la triste Du Zhucui – «un bambou desséché» – et, surtout, ses amours clandestines avec Sishi, qui n’hésitera pas à «faire commerce de sa chair» pour le secourir et l’aider – en vain – à se soigner…

Quête du paradis perdu et de la sérénité dans un monde livré au désespoir, mise en scène de nos destins à la manière des tragédies antiques, fresque sociale empreinte de réalisme magique, subtil mélange de mythes et de faits historiques, inventaire des multiples maux de la Chine rurale, méditation sur la mort et sur le temps, long poème tissé de références littéraires – les textes sacrés, La Peste de Camus ou Tristram Shandy, dont le héros raconte aussi sa propre naissance –, cette Fuite du temps est le roman le plus ambitieux de Yan Lianke. Moins directement accusateur que les autres, malgré la satire sous-jacente, mais plus allégorique, plus universel. Et audacieusement construit, jusqu’aux dernières pages, de plus en plus lumineuses, qui célèbrent la victoire de la vie sur la mort dans cette gigantesque catacombe qu’est la Chine communiste.

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Yan Lianke

«La Fuite du temps», p. 319

«Le temps s’accélère, ruban de soie qu’un magicien fait apparaître et disparaître»