En vue

La quête d’un père dans le Brésil des années noires

Bernardo Kucinski est un scientifique et journaliste connu à Sao Paulo. Il signe avec «K» un tableau glaçant de la répression

La dictature militaire qui a sévi au Brésil entre 1964 et 1985, a doté la langue portugaise de l’usage transitif du verbe «disparaître»: «disparaître quelqu’un». C’est ce qui est arrivé, comme à beaucoup d’autres, à la fille de K.: elle a été disparue, tout comme son mari. Le livre retrace la quête de son père et de quelques autres parents de disparus, les affres et les séquelles de l’attente, les mécanismes en place et ceux qui les mettent en œuvre. K. est la première œuvre littéraire de Bernardo Kucinski, né à São Paulo en 1937, de parents juifs polonais, émigrés pour raisons politiques.

Conseiller de Lula

Ce physicien est également connu et respecté comme journaliste d’investigation, et il a été le conseiller de Lula lors du premier mandat, avant de prendre ses distances avec un gouvernement corrompu. Bien qu’il n’en fasse pas état – ou très discrètement, au début et à la fin de K. – les événements qu’il présente et analyse ont un fondement autobiographique. Ce premier roman – ce témoignage – d’une sobriété poignante, est également un récit habile qui varie les éclairages et les niveaux de langage.

Deuil sans fin

En introduction, quelqu’un raconte que, plusieurs décennies après la disparition d’une jeune femme, des lettres officielles ou commerciales continuent d’arriver à l’adresse d’un de ses proches. A la fin, en italiques toujours, il s’agit d’appels téléphoniques qui continuent à attiser l’espoir. Le deuil est sans fin. Le récit s’organise autour de ce vide: quelqu’un n’est plus là. Mais alors où? Ici, c’est le père de la disparue qui s’inquiète. Sa «petite fille chérie» n’a plus donné de nouvelles depuis plusieurs jours, elle ne répond pas au téléphone, ses collègues à l’Université où elle enseigne avouent à voix basse ne pas l’avoir vue depuis longtemps, le courrier s’accumule devant sa porte.

Vieux poètes juifs

Alors cet homme distrait commence à se poser des questions. Jusqu’à ce jour, il s’est surtout occupé de la réception de son œuvre en yiddish, de son cercle de vieux poètes juifs éclairés comme lui, et de la boutique où il vend des chemises. Il se voit obligé de lever le nez et de regarder le monde où il vit depuis des décennies. Ce qu’il voit lui rappelle la Pologne qu’il a dû quitter dans les années trente, ces souvenirs sont éparpillés dans le livre, qui ne suit pas un plan chronologique mais reflète l’incohérence des questions et des réponses qui se dressent au bord de ce trou noir.

Le père apprend que sa chérie, un si sérieux professeur de chimie, avait une vie secrète, un mari inconnu, des activités subversives. Il découvre un monde de délateurs, d’informateurs, d’agents doubles, d’alliés possibles et de traîtres, et apprend à se méfier du téléphone, à ne parler que dans le bruit de la rue. Comprend qu’il ne faut attendre du gouvernement qu’écrans de fumée et langue de bois. Ce juif libéral, ennemi des rabbins et des curés, trouve un réconfort auprès de l’Eglise catholique qui accueille les parents de disparus. Il a beau actionner ses réseaux dans le monde entier, d’Amnesty International jusqu’à l’American Jewish Committee à New-York, il n’obtient que fausses pistes et tentatives d’extorsions: comme au Chili et en Argentine, la CIA et Kissinger mènent le jeu.

Fouiller les décharges

Son agitation à haut niveau parvient quand même à inquiéter les services chargés de la répression et de la torture, on l’apprend en lisant leurs échanges téléphoniques embarrassés, mais lui, le père, n’en sait rien, et continue à errer dans le vide et l’angoisse, «trahi par l’espoir», incapable de refuser des pistes qu’il sait pourtant tracées avec sadisme pour l’égarer. Il est prêt à fouiller les décharges, à croire aux renseignements les plus contradictoires. Le temps passe, l’homme vieillit, s’use, mais ni la douleur ni le désir insensé d’une réapparition. Parfois, quand il parcourt les rues de sa ville, il s‘étonne de voir des noms de tortionnaires figurer sur les plaques des rues. Il va à la prison, porter des cigarettes aux détenus, comme ses camarades le faisaient pour lui en Pologne, et leur raconte sans fin sa douleur. Eux regardent, muets et perplexes, ce vieillard égaré. A-t-il le droit de faire de la littérature avec sa tragédie familiale, pour la gloire d’un yiddish moribond, coupé de la réalité? Non, décide-t-il, et il apprend l’hébreu pour que les enfants de son fils, en Israël, puissent lire son témoignage.

Sentimentalité poisseuse

Avec habileté, Bernardo Kacinski change d’approche et de niveau de langage (et le traducteur également). Une lettre retrouvée de la fille, adressée à une amie, évoque la situation politique à travers L’Ange exterminateur de Buñuel. Le sort du petit chien du couple montre comment une sentimentalité poisseuse peut cohabiter chez les bourreaux avec la brutalité la plus nue. Certains des courts chapitres offrent des portraits saisissants: un révolutionnaire «expropriait» les livres des librairies de Sao Paulo et y notait naïvement son nom et la date du larcin, comme pour laisser une petite trace de l’inutile lutte. Un autre met durement en accusation l’aveuglement de ses camarades et leur sectarisme.

Lâcheté de l’Université

Une scène particulièrement sordide (et même comique) montre le conseil de faculté en train de décider l’annulation du contrat de la chimiste pour abandon de poste, dix-neuf mois après qu’elle a «été disparue». On sent que Bernardo Kacinski règle ses comptes avec la lâcheté de l’Université. Lui-même n’est pas K. – pour autant que cette lettre désigne le père, mais peut-être est-elle là pour évoquer l’univers de Kafka. Il appartient à la génération suivante, celle de la disparue. Dans ce petit livre sobre et dense, il sait rendre la terreur et l’incohérence de l’époque. Dans une postface datée du 31 décembre 2010, il constate que «le système de répression est encore opérationnel».

Bernardo Kucinski, «K.», trad. du portugais par Antoine Chareyre, Vents d’ailleurs, 162 p.

4 étoiles/5

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