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Le héros de Céline Zufferey, photographe de meubles, se confronte à la tyrannie des choses.
© Skdesign/123Rf

Roman

La quête de l’absolu, selon Céline Zufferey

Trouver la liberté, trouver son écriture, c’est ce que poursuivent la jeune auteure valaisanne Céline Zufferey et son héros dans «Sauver les meubles», dans un roman qui vient de paraître chez Gallimard

Céline Zufferey, 25 ans, vient de réaliser un rêve. En cette rentrée littéraire 2017, son premier roman, Sauver les meubles – une fable sombre et efficace sur l’angoisse des humains d’aujourd’hui, pris dans les filets du marketing, de la consommation de masse et du bonheur sur commande –, paraît chez Gallimard.

Celle dont les capacités d’écriture attiraient l’attention de ses professeurs à l’école, et qui plus tard remportera des concours de nouvelles, a toujours souhaité rejoindre la maison parisienne: «Avant même d’écrire ce roman, je voulais déjà être éditée chez Gallimard. A cause de l’aura symbolique que possède cet éditeur dans le champ littéraire, et en particulier sa collection blanche.»

Après ses études en anthropologie sociale et en littérature, Céline Zufferey fait un Master à la Haute Ecole d’art de Berne, et présente son futur roman en travail de diplôme. «Cette année-là, j’étais la seule candidate en littérature française. On m’a demandé si je souhaitais choisir un des experts pour superviser mon travail, la seule condition étant qu’il ne m’ait jamais lue. J’ai pensé à un éditeur, et je me suis dit, tant qu’à faire, s’il pouvait être de chez Gallimard…»

Le vœu a été exaucé, et l’expert venu de Paris a proposé à la fin de la soutenance de soumettre le texte à son comité de lecture. Céline Zufferey retravaillera son texte pendant tout un mois, pesant chaque mot: «Ça a été très dur. Je me disais sans cesse, c’est Gallimard, je ne peux pas me louper. J’ai quasiment inspecté chaque phrase à la loupe. Je me disais, c’est à cause de cette phrase-là que Gallimard ne me prendra pas…»

Profondeur de champ

Et pourtant, voici Sauver les meubles. Le roman met en scène un narrateur, photographe de 32 ans, qui vient d’abandonner ses ambitions artistiques au profit d’une «situation stable», susceptible de le faire grandir et de lui permettre de prendre en charge les frais d’EMS de son père vieillissant. Son nouvel employeur est une entreprise d’ameublement. Il est chargé de réaliser les vues du catalogue, modèles design et humains, à l’appui.

Céline Zufferey décrit l’univers lisse et faux que le narrateur est chargé de photographier. Impossible d’obtenir une profondeur de champ, de bousculer la norme: les modèles sont souriants, heureux, mimant une fête de Noël en plein mois d’août, jouant la comédie du coucher des enfants choyés, en plein jour. «– Bruno, elle arrive la neige? – J’y travaille. – Je vois rien tomber. – Ça vient.»

Une table basse en bois sombre à larges nœuds. Dessus, une tasse blanche qui appelle le chocolat chaud et deux chandeliers en fer vieilli, deux bougies couleur vanille. Sur le dossier du canapé, une couverture à motifs montagnards

S’il séduit l’insouciante Nathalie, modèle heureuse qui répond facilement à l’injonction du bonheur sur commande, notre photographe rêve toujours de griffer, d’entacher, de bousculer ce monde trop parfait. Il se défoule sur Internet. Puis, trouve un dérivatif plus puissant, une liqueur forte comme du métal bouillant, dans la photo pornographique.

S’il pense être enfin passé de l’autre côté du miroir, il se rendra compte peu à peu que cette apparence de liberté est aussi normée que ses catalogues, et que le marketing est, là aussi, en embuscade, prêt à sévir. Entre les humains et les meubles, disposés pour la vente, y a-t-il une différence?

Séance photos

«Ce qui m’a toujours intéressée, dit Céline Zufferey, c’est la violence symbolique qu’il peut y avoir dans différents milieux, dans différents cadres. Face à un catalogue de meubles, on a l’impression d’avoir le choix, mais en fait tout est très standardisé, pensé d’avance, classé en différents styles.»

L’ancienne étudiante en anthropologie sociale a d’ailleurs creusé son sujet. «Ce qui me plaît dans l’écriture, c’est la possibilité d’aller chercher en profondeur, derrière les apparences. Avec l’excuse de l’écriture, on peut rencontrer des milieux très différents du sien. On vous accueille souvent avec bienveillance. J’ai lu beaucoup d’articles, beaucoup de catalogues de meubles, j’ai rencontré des photographes, des décorateurs, des employés d’entreprises de meubles… J’ai même assisté à une séance de photos!»

Mais au-delà de la documentation, la quête d’absolu de Céline Zufferey – en écho à celle, désespérée, de son personnage – passe par l’écriture. Un mot revient souvent, lorsqu’elle parle de son travail: «radicalité». «Pour moi, la radicalité est dans l’écriture. L’écriture est le seul domaine de ma vie où je peux ne pas faire de concessions, être vraiment libre. Elle n’implique que moi. Donc, il faut que j’aille jusqu’au bout de ce que je veux faire, sans céder sur rien.»


Céline Zufferey, «Sauver les meubles», Gallimard, 240 p.
Céline Zufferey est au Livre sur les quais dès aujourd’hui et jusqu’à dimanche. Invitée ce vendredi de «La Librairie francophone» d’Emmanuel Khérad à 13h45, puis samedi à 16h pour un Confessionnal. En dédicace, durant ces trois jours.

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