«Dans le jazz, quel que soit le style dans lequel on joue, il y a toujours dix formules possibles: l'intéressant est d'aller chercher la onzième.» Boutade? Profession de foi plutôt, qui, lorsqu'il réussit à l'inoculer à ses interlocuteurs, fait de Daniel Humair le dispensateur des joies les plus pures de l'improvisation libre. L'ovation de lundi, dans une cour de l'Hôtel de Ville suspendue à ses baguettes, plébiscitait d'abord le défenseur d'un jazz qui croit, contre toutes les capitulations commerciales, à sa vocation créatrice. De formes, de rêves et finalement de sens.

Dilatation kaléidoscopique de l'espace

Trois mesures et la place est nette, désencombrée de tous les clichés: s'ensuit la dilatation kaléidoscopique de l'espace, «no man's land» offert à tous les aménagements de l'imaginaire. Parce qu'une page blanche, après cent ans d'histoire du jazz, ça se mérite. Reste à y déployer des fictions palpitantes, qui justifient ce dispositif créatif. Avec Louis Sclavis et Jean-Paul Céléa, l'affaire est dans le sac, ce sac à malices d'où ils tirent sans discontinuer les inventions les plus inespérées. A Humair les unit l'idéal d'une virtuosité constamment dépassée. A eux trois, ils tordent le cou à l'idée dangereusement reçue d'une incompatibilité entre virtuosité technique et fraîcheur créative: une maîtrise ici utilisée comme instrument d'émancipation, sorte de vaporisateur de lieux communs. Tout reste à dire sur la dynamique de ce trio inédit dont on espère une existence dans la durée. S'y dévoile en particulier un Sclavis plus mordant-mordu que dans ses disques très contrôlés: clarinette basse poussée au-delà des cavernismes ordinaires de l'instrument, saxophone soprano alimenté à la polyphonie et la poly-expressivité coltraniennes – comme Humair, un homme de la «onzième formule».