Le majordome se tient devant l’enquêteur qui l’interroge sur son travail au service du compositeur Tancredo Pavone. Les réponses sont soumises à un troisième personnage dont nous ne savons rien et qui n’intervient pas. Lieu et date de l’entretien inconnus. Massimo a pris soin de l’immense garde-robe du maître, lui a servi de chauffeur, l’a accompagné jusqu’à sa mort. Bien que Romain, il s’exprime avec une réserve très british, rendue magnifiquement par le traducteur, l’excellent Bernard Hoepffner.

Mystère

Le dispositif quasi policier laisse sourdre une angoisse. Y aurait-il un mystère à élucider? Quand les questions deviennent plus intrusives, le majordome élude, se retranche derrière les limites de sa fonction. Il est parfois laconique, mais quand il s’agit de rapporter les longs monologues du maître, il est intarissable et sa mémoire sans défaut. Parfois il s’arrête brutalement et il faut le remettre en marche.

La figure de Tancredo Pavone est inspirée de près par le musicien Giacinto Scelsi (1905-1988), aristocrate sicilien fortuné, également poète et peintre, un personnage fascinant, entre le prince de Lampedusa et Raymond Roussel. Lors de leurs longues balades en voiture sur les petites routes du Latium et de Campanie, ou dans son palais romain, Pavone médite sur sa vie, sur les femmes, sur la musique et les autres arts. Il parle pour lui-même et Massimo grave tout cela dans son cœur fidèle, sans toujours en comprendre la portée. Après une enfance sauvage et une jeunesse jubilatoire, Pavone le surdoué trouve sa voie lors d’un voyage au Népal, au Tibet et en Inde, en compagnie du savant italien Giuseppe Tucci. Plus tard, un autre ami l’emmène au Bénin.

Néolithique

C’est à chaque fois une expérience existentielle et sonore bouleversante qui l’amène à reconsidérer toute la musique occidentale, à s’en éloigner et à s’enfoncer toujours plus loin dans la recherche du son originaire, celui des trompettes tibétaines, des tambours africains et des cigales. En Occident, il faut remonter au chant grégorien pour retrouver ce dépouillement du moi. Ami de Michaux, de Jouve (mais pas de sa psychanalyste de femme!), Pavone est souvent drôle dans la radicalité de ses détestations (les Grecs et les Romains, la musique romantique) et les exigences tyranniques de son génie. Il a des accents prophétiques pour annoncer la fin de l’ère néolithique et l’avènement de celle du synthétique. Bref, cette quête de la beauté et de l’intériorité, au-delà de la culture et de la pensée, est passionnante de bout en bout.

Roman, Gabriel Josipovici, Infini. L’histoire d’un moment, Traduction de l’anglais par Bernard Hoepffner, Quidam, 160 p. ****