L'Empire gréco-romainSeuil, col. Des Travaux, 874 p.

Paul Veyne a grandement contribué à sortir l'histoire de l'Antiquité de l'Université. Son panache, son goût pour la description et la narration, mais surtout l'audace de ses hypothèses lui permettent de rendre accessible à un large public son immense érudition. Il l'a déjà prouvé, notamment, dans Comment on écrit l'histoire (1971), Le Pain et le cirque (1976), L'Elégie érotique romaine (1983), Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? (1983) et La Société romaine (1991).

Cette fois, Veyne est allé pêcher dans le vivier de ses articles savants, qu'il a remaniés pour cet ouvrage de vulgarisation. Ils vont de la fonction de l'empereur romain à l'art gréco-romain, en passant par Socrate, la classe moyenne romaine, le paganisme gréco-romain, les gladiateurs, Plutarque, saint Augustin, sans oublier une merveilleuse visite guidée de Palmyre. Ce dernier article manifeste la volonté de l'auteur de rendre compte des multiples activités de l'homme dans des régions souvent ignorées par les historiens. Veyne s'efforce d'embrasser l'empire dans sa totalité géographique, culturelle, religieuse et sociale, sans s'attarder beaucoup sur l'histoire politique.

Mais l'empire que Veyne n'est pas que Romain. Il est «gréco-romain», comme l'indique un titre qui annonce le fil conducteur du livre, ou plus précisément bilingue et biculturel avant de devenir bicéphale. Rien de révolutionnaire à première vue. Les latinistes apprennent tous le fameux vers d'Horace: «La Grèce conquise a conquis son sauvage vainqueur et importé les arts chez les rustiques Latins.» Mais, selon Veyne, l'Université française, où les études grecques et latines sont cloisonnées, ne porte pas une attention suffisante à l'immense apport de la civilisation grecque, qui est devenue pour l'essentiel celle de Rome.

La conception romaine de la conquête explique pour partie comment la symbiose a pu se faire. Les Romains n'ont en effet jamais forcé les vaincus à adopter leurs valeurs, n'exigeant que l'allégeance au pouvoir de Rome. Il s'agissait donc plus d'un Commonwealth que d'un empire où le pouvoir central interviendrait systématiquement dans les affaires des provinces. Cela explique que le joug romain ait été relativement bien accepté, du moins par les élites dirigeantes des cités assujetties. Celles-ci y voyaient même des avantages, Rome étant toujours prête à intervenir en cas de troubles internes ou de menaces militaires barbares.

Si les conditions d'une symbiose étaient ainsi créées, il fallut encore, bien sûr, que les Romains trouvent leur avantage à s'approprier la culture grecque puis à l'exporter dans ses provinces occidentales. Très rapidement, ils en furent persuadés et ils mirent sous le boisseau leur fierté latine pour enseigner en grec, à Rome même, de nombreuses disciplines comme la philosophie et la médecine. Même un symbole de la romanité comme Sénèque était, comme le montre Veyne, pétri de culture grecque. Et l'on sait bien que ce sont les Grecs qui perpétuèrent pour mille ans l'empire après l'effondrement de l'empire d'Occident, des Grecs qui s'appelaient eux-mêmes Rômaioi, ce qui montre leur attachement à l'apport, romain celui-là, d'un instrument politique extraordinairement efficace. Un attachement qui n'est pas nouveau: «On pouvait à la fois mépriser Rome, être fier d'être Grec et soutenir l'ordre impérial.»

Veyne s'intéresse aussi beaucoup au christianisme, constatant par exemple qu'au moment où Constantin se convertit, seuls 3% environ des sujets de l'empire sont chrétiens. On ne peut donc pas dire que l'empereur agit par opportunisme politique. Sa décision est personnelle et le libre choix de la religion restera longtemps la règle, permettant des relations harmonieuses entre chrétiens et païens. L'Eglise n'a pas non plus eu un impact sur la vie quotidienne: les spectacles n'ont pas été supprimés, l'esclavage n'a pas été aboli, les mœurs ne se sont pas adoucies. En revanche, estime Veyne, l'Eglise a créé chez ses ouailles une nouvelle identité individuelle et collective. Une identité pour laquelle on peut «tuer et mourir».