Genre: CLASSIQUE
Qui ? Thomas De Quincey
Titre: Œuvres
Choix de textes sous la direction de Pascal Aquien
Chez qui ? Gallimard, La Pléiade, 1880 p.

Un ange du bizarre. Un virtuose de l’étrange. Dandy sulfureux, amateur de paradis artificiels, esthète accro à l’opium et à l’écriture – ses œuvres complètes remplissent trente gros volumes –, Thomas De Quincey est l’électron libre de la littérature anglaise. Né à Manchester en 1785, mort à Londres en 1859, ce fils de marchand décida un jour d’ajouter une particule à son modeste patronyme afin de signifier à ses contemporains que la vraie noblesse était celle de l’art et que, dans ce domaine, il espérait bien mériter la première place. C’est ainsi qu’il sut égaler les plus grands – Wordsworth ou Coleridge – pour édifier une œuvre aussi complexe qu’une cathédrale gothique, avec ses flèches flamboyantes, ses rosaces multicolores – De Quincey a touché à tous les genres – mais, aussi, ses soubassements plongeant dans des ténèbres dont il fut un explorateur assidu.

Et si l’on a comparé cette œuvre-là à un gigantesque opéra, c’est parce que De Quincey fut un homme-orchestre, un prodigieux polygraphe doublé d’un excentrique qui n’hésita pas à épouser sa femme de chambre, qui pouvait passer de longues heures allongé les bras en croix dans les cimetières, qui croyait aux vertus de la guerre et qui admirait les grands criminels – comme eux, il était un familier des prisons, où il fit de multiples séjours à cause de ses frasques et de ses innombrables dettes.

Ironie du sort: le Lucifer d’outre-Manche vient d’avoir droit au papier bible, celui de la Pléiade, qui publie un copieux florilège de ses textes les plus célèbres – ils inspirèrent Baudelaire, Berlioz, Nerval, Balzac, Gautier, Huysmans, Breton et Borges, ­entre autres. Au fronton de cette anthologie, bien sûr, les incontournables et très comestibles Confessions d’un mangeur d’opium anglais. Publié dans le London Magazine en 1821, remanié jusqu’en 1856, ce récit autobiographique retrace les vagabondages de De Quincey à travers le pays de Galles à l’époque où, afin d’apaiser ses douleurs physiques et nerveuses, il se tourna vers l’opium en s’administrant des doses de plus en plus fortes qui engendrèrent des extases sublimes mais, aussi, les pires cauchemars.

Contrairement à un Rousseau, De Quincey ne veut pas se justifier ni s’attendrir sur lui-même au fil de ses Confessions: il entend tout simplement décrire une expérience, ô combien inédite pour ses contemporains. Autre particularité: il n’y a rien de satanique, rien de morbide dans ce livre où il montre que le laudanum n’est pas source d’abrutissement intellectuel. Mais qu’il permet au contraire – si l’on parvient à échapper à l’addiction – de dépasser nos limites, d’être plus lucide, de nous libérer de nos entraves psychiques «en communiquant sérénité et équilibre à toutes nos facultés, actives ou passives». Des confidences qui ébranlèrent les belles âmes, on s’en doute: «Le mangeur d’opium ressent que la partie divine de sa nature est souveraine: ses sentiments moraux connaissent une sérénité sans nuages, et, au-dessus de tout, brille avec majesté la grande lumière de l’intelligence.»

On sait tout ce que Baudelaire puisa dans ces paradis artificiels où se mêlent substances chimiques et alchimies oniriques. Quant à De Quincey, il ouvre au détour de ce livre prémonitoire les portes de la psychanalyse, lorsqu’il s’aventure dans les dédales de la conscience pour raconter comment l’opium transforme ­notre vision du temps et de l’espace. Autre œuvre qui annonce les découvertes de Freud: Suspiria de Profundis, un récit anticartésien où l’Anglais, en 1845, montre que l’homme est façonné par des «forces obscures» et que les tourments de l’adulte ont leur origine dans les peurs refoulées de l’enfant. Un enfant près duquel se tiennent les trois sœurs qui symbolisent la douleur humaine – Notre-Dame des Larmes, Notre-Dame des Soupirs et Notre-Dame des Ténèbres, «mère des démences et instigatrice des suicides» dont «la détresse flamboie à travers un voile de crêpe».

L’autre visage de De Quincey est bien sûr celui de l’humoriste. C’est en portraitiste fielleux qu’il met par exemple en scène le plus illustre des Prussiens, dans Les Derniers Jours d’Emmanuel Kant: rattrapé par la folie à la fin de sa vie alors qu’il avait été un apôtre des Lumières, le philosophe ressemble à un Sisyphe pitoyable nouant et dénouant sa cravate «vingt fois par minute», ou «babillant de façon puérile avant de retomber pendant des heures au fond de pensées qui étaient les fragments désarticulés de nobles rêveries disparues»…

Et si l’assassinat peut être considéré comme «un des beaux-arts», c’est encore De Quincey qui en fit la démonstration: dans ce petit brûlot, un condensé d’humour noir publié en 1827, il remonte à Caïn pour faire l’inventaire des grands meurtres de l’humanité et des criminels qui élevèrent leur art à «un degré de sublimité prodigieuse». De quoi faire vaciller la Couronne et tous les esprits vertueux qui ignoraient que De Quincey, leur bête noire, allait devenir immortel. Cette Pléiade nous le rappelle et nous invite à relire l’auteur le plus incorrect des lettres anglaises.

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Thomas De Quincey

15 août 1785 – 8 décembre 1859

«Ce n’est pas la pensée qui découvre l’art, mais ce sont les arts qui découvrent la pensée»