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Quincy Jones au Montreux Jazz Club, dans la nuit du dimanche 8 juillet au lundi 9.
© 2018 FFJM / Lionel Flusin

Musique

Quincy au Montreux Jazz, le goût du jeu

Il y avait Talib Kweli, Yasiin Bey, Ibrahim Maalouf, Monty Alexander ou Nik West. Dans la nuit de dimanche à lundi, l’anniversaire du producteur s’est poursuivi jusqu’à l’aube. Récit d’une fête de musique pure

Il attend jusqu’à 4h30 du matin, lundi, sur le bord de la scène. Il a laissé passer les jeunes, les moins jeunes, les remplaçants, devant une salle si pleine qu’on dirait une finale. A un moment, il est même monté pour toucher deux ou trois minutes à un orgue électronique, rien de très notable; il attend son heure. Il y a, dans son regard, la frustration et l’appétit mêlés. Monty Alexander a 74 ans, il enregistre depuis plus de cinquante ans, il a joué sur tous les continents dix fois. Mais il est là, qui trépigne, hors d’haleine, à vouloir faire de la musique pour Quincy Jones. A l’aube, on l’annonce enfin. Il joue Redemption Song, Bob Marley, seul sur un grand piano. La musique est belle. Elle console de tout.

En fait, la House of Jazz, ce nouvel épicentre du Montreux Jazz avec ses 600 places entre des murs Belle Epoque, semble avoir été pensée pour cette nuit-là. Il y a quelques semaines, l’équipe du festival apprend par l’équipe du producteur Quincy Jones qu’il souhaite célébrer son anniversaire (le 85e, il est né le 14 mars 1933) à Montreux, avec un tas d’amis musiciens qui viendraient lui dire combien il compte pour eux.

Comme toute chose en musique, la soirée commence humblement, puis elle grossit: on invite à tour de bras, on ratisse dans les tournées européennes pour en arriver à ce moment où le pianiste Robert Glasper accueille Yasiin Bey (Mos Def) et Talib Kweli dans un set de pure intelligence hip-hop.

Du be-bop au hip-hop

Cela commence après les concerts du programme, après la performance puissante du groupe R+R=Now qui interroge justement le lien viscéral entre jazz et hip-hop. Quincy Jones, lui qui a débuté dans l’orchestre de Lionel Hampton, est l’un des maîtres du jazz qui a cru le plus tôt au décloisonnement des genres et à l’importance du rap. Non seulement il a fréquenté Tupac Shakur, qui fut son beau-fils, mais il a aussi produit la série télé Le prince de Bel-Air et il a mélangé au début des années 1990, à Montreux, le swing et la rime urbaine dans une immense soirée foutraque baptisée «From Be-bop to Hip-hop». Quincy, qui a étudié à Paris avec la compositrice Nadia Boulanger, a fait profession de ne pas hiérarchiser les expressions, de considérer toute musique avec une joie d’enfant.

Lire aussi: Inventaire d’un insoumis, Quincy Jones

Cette nuit renoue avec un Montreux qu’on n’a pas connu, un Montreux de légende, d’avant la crise de l’industrie, d’avant les horaires contraignants, d’avant les longs contrats et les immenses clauses en bas de page. Il est 2h du matin. Quincy Jones est assis au pied de la scène, on dirait Vito Corleone auquel des lieutenants, tour à tour, font allégeance. Il y a le trompettiste Ibrahim Maalouf qui produit des quarts de ton et des Joyeux anniversaire en syncope. Il y a le bassiste Richard Bona, qui se souvient à cet instant précis que Jaco Pastorius a joué avant lui, dans cette même ville. Il y a Jacob Collier, petit prodige hyperactif, qui retire ses chaussures parce que la musique doit être tellurique.

L’art de l’improvisation par excellence

La soirée est aussi une occasion de présenter la nouvelle plateforme pilotée par le Français Reza Ackbaraly, Qwest TV, à laquelle Quincy Jones est irrémédiablement associé: une chaîne en ligne de vidéo à la demande, l’ambition d’une archive mondiale du jazz. Il y a plusieurs enjeux qui se superposent dans cette jam immense et pourtant le socle reste profondément musical. Des danseurs en chapeau, papillon ou grande robe interprètent le Human Nature de Michael Jackson, tiré de l’album Thriller produit par Quincy Jones. On tente des choses, des associations d’idées, des alliances provisoires. Le MC Jowee Omicil, superbe saxophoniste, rappelle à tout instant que l’essence de cet art est improvisée.

Au milieu du spectacle, après qu’on a amené un énorme gâteau glacé sur lequel crépitent des Vésuve, le saxophoniste Terrace Martin, le trompettiste Christian Scott tissent des arrangements minute, tandis que Yasiin Bey, Talib Kweli lancent des phrases au ciel qui rebondissent en jazz de la plus pure engeance. Terrace est un soliste si magistral qu’il est capable de fusionner dans la même respiration la prosodie d’Ol’ Dirty Bastard et d’Ornette Coleman. Il ne s’agit plus de musique savante ou populaire. Il ne s’agit plus de célébrité, de pop culture, de logique de marché.

Quand Monty Alexander, après le passage de l’extatique bassiste Nik West, renoue avec sa mémoire jamaïcaine et que la salle entière murmure le texte de Bob Marley, alors Quincy sait qu’il peut dormir tranquille ce matin. En dépit de tout, la musique reste une fête.

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