Exposition

Quinze jeunes artistes croisent leurs regards sur le monde

Dans «The Heap», le curateur Giovanni Carmine fait dialoguer les œuvres de jeunes diplômés de la Haute Ecole d’art et de design – Genève et invite ainsi les visiteurs à rencontrer les préoccupations d’une génération

Le 18 septembre dernier était vernie à Genève une exposition qui, malgré la jeunesse et le relatif anonymat de ses artistes, attire les curiosités (lire LT du 20.09.2012). The Heap, «le tas» en français, témoigne en effet de la volonté de la Haute Ecole d’art et de design – Genève (HEAD) de trouver une nouvelle façon de montrer le travail de ses nouveaux diplômés. Il ne s’agit plus de juxtaposer les œuvres produites pour les jurys de diplôme afin de les montrer aux amis, à la famille et à quelques spécialistes. The Heap est une véritable exposition collective, dont les participants ont été choisis certes pour leur qualité, mais aussi pour leur capacité à former un ensemble qui fasse sens. Elle sent la patte d’un curateur averti, en l’occurence Giovanni Carmine, à qui a été confiée cette première édition

Le directeur de la Kunsthalle de Saint-Gall, qui a aussi œuvré auprès de Bice Curiger pour l’exposition principale de la dernière Biennale de Venise, a effectué son choix non pas au seul vu des diplômes, mais grâce à des rencontres et des visites d’atelier en amont, depuis les premiers mois de l’année. «L’idée n’était pas seulement de repérer les meilleurs, mais aussi de chercher une cohérence. Pour cela, plutôt que de se fixer sur une idée de départ, il faut aussi se laisser inspirer par les artistes et leur travail», nous expliquait Giovanni Carmine au moment de sa sélection. Et de préciser: «Comme nous sommes au niveau master, la diversité des parcours et des âges est assez grande.»

Ainsi, The Heap n’a du tas que le nom, plein d’auto-ironie, et respire plutôt le dialogue entre de belles individualités. Un dialogue favorisé par Giovanni Carmine pour servir en quelque sorte de révélateur à une photographie de groupe, dire un peu d’une génération. Malgré le repérage en amont du commissaire, elle est née dans la fièvre, celle d’une année pas comme les autres, où les jeunes artistes ont terminé leurs études, où ils se profilent hors des réalités scolaires. «L’exposition elle-même n’appartient plus à l’espace protégé de l’école mais confronte les jeunes artistes à une présence plus forte du contexte, à un public plus large.» Même si, comme l’a vérifié le commissaire d’exposition lors de ses visites préparatoires, la HEAD offre beaucoup d’occasions stimulantes à ses étudiants en cours d’études déjà de se confronter à l’extrascolaire. Et que certains savent aussi les trouver par eux-mêmes.

L’originalité de l’exposition est aussi d’être l’espace où sont choisis les lauréats des New Heads – Fondation BNP Paribas Art Awards, et où Le Temps choisit aussi de collaborer avec un artiste pour éditer un multiple, une œuvre éditée à plusieurs exemplaires pour ses lecteurs collectionneurs (lire les portraits des lauréats ci-contre). Là aussi, ce sont des acteurs engagés, mais extérieurs à la scène de l’art, qui interviennent et confrontent les jeunes artistes aux réalités extrascolaires, au marché.

Bien sûr, les artistes distingués bénéficient tous d’un prix de 12 000 francs offert par la Fondation BNP Paribas Art, qui inclura par ailleurs une de leurs œuvres dans sa collection prestigieuse. Et Sacha Beraud et Sabrina Soyer travaillent à leur édition pour Le Temps. Mais le mieux est de visiter l’exposition en oubliant momentanément ces distinctions pour profiter pleinement de chaque œuvre et des articulations possibles entre elles. Pour faire son propre chemin au milieu d’elle.

Ainsi, tout commence dans la façon de passer le seuil avec son dos-d’âne en ciment qui est le premier des fragments de la pièce qu’Isabella Girtanner a distillés dans l’exposition, travaillant avec l’architecture des lieux. La jeune artiste se réfère aux stratégies du cheval de Troie défendues par l’écrivaine féministe Monique Wittig pour expliquer cet envahissement discret, cette façon de bousculer la réalité même de l’exposition selon le type de visite effectuée.

Cette discrétion rend aussi plus attentif aux œuvres des autres. Elle invite à chercher les liens entre les objets qui composent la pièce de Vianney Fivel, à la fois traces d’une performance et éléments d’une sorte de poème sculptural. Elle invite à aller voir derrière le code QR géant, un peu dégoulinant, parce qu’il est dessiné en mousse collée à la bière par le duo Mac Gyver Manifesto. On découvrira ainsi un second code dehors, de l’autre côté du mur, que les possesseurs de l’application iPhone correspondante peuvent activer…

Décidément, The Heap n’est pas un vulgaire tas, il incite à la chasse aux trésors, à plonger dans les couches de sens, dans les références des artistes, parfois très contemporaines, parfois plus anciennes. Ainsi, deux façons d’aborder la peinture se répondent avec d’un côté les huiles et les aquarelles de Josse Bailly alignées sur le mur en une fresque colorée, très référée à une culture visuelle figurative – et musicale – des années 1960-70, et de l’autre l’installation picturale de Nelly Haliti. Celle-ci va à la fois chercher jusqu’au XVIIe siècle dans un tableau de Zurbarán son modèle de citron, mais expérimente aussi dans la pratique de la série les réflexions de Deleuze sur la différence et la répétition.

Les peintures de Josse Bailly dialoguent aussi parfaitement avec le vaste paysage de maquettes colorées, à la fois réalistes et brutes, modelées à la hâte, que Jonas Hermenjat a alignées sur une longue table, comme une sorte de mini-exposition dans l’exposition.

Parcourir The Heap, c’est aussi prendre en main les ouvrages de l’installation signée Anne Le Troter, savourer ses jeux sur le langage, les lire, les entendre; prendre en main aussi les éditions bleutées posées dans les niches de la dalle en béton de Romain Legros. Dans ces pages de photographies, sous le ciel, se révèlent aussi des grisailles d’autoroute, des affiches du Front national. Il faut aussi s’approcher, voir de près les objets, les papiers fabriqués par Sacha Beraud et Sabrina Soyer pour découvrir les liens possibles entre eux.

Au-delà des différences de médias, de la variété de leurs champs de recherche, les artistes de l’exposition semblent tous se refuser à simplement nous offrir leur regard sur le monde. Ils nous impliquent. Notre parcours, notre regard réveillent les œuvres, plus que jamais.

The Heap, LiveInYourHead,rue du Beulet 4, Genève.Jusqu’au 27 octobre. http://head.hesge.ch

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Giovanni Carmine

Commissaire de «The Heap»

«J’ai retrouvé chez beaucoup une envie de réinterpréter le monde, ou la réalité, de façon très personnelle mais aussi critique, utopique, politiquepar moments»
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