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Quitter le ban ou le djihad pour une vie plus intense

«Manquent à l’appel» tente de cerner la psychologie de quatre jeunes Italiens partis faire allégeance à Daech en Syrie

Le «rêve» de jeunes Occidentaux partis faire le djihad en Syrie devient un thème littéraire. La question est de savoir si la littérature peut mettre un peu de lumière sur cet obscur désir. Dans une note, en fin d’ouvrage, l’auteur explique que, si les situations et les personnages sont fictifs, «ce livre est né d’une angoisse réelle» éprouvée lors d’une conférence publique donnée par un psychologue s’occupant d’adolescents, à Pavie. Un passage de l’exposé l’a particulièrement alerté, celui où l’orateur estimait qu’un «grand nombre de jeunes» semblent fascinés par la propagande ciblée de Daech. Le profil social et psychologique des personnages du roman est sans doute nourri des expériences de ce praticien.

L’histoire est simple et conduite comme une enquête. Au fond d’une classe de la prospère Italie du Nord, quatre places demeurent vides à la rentrée scolaire, celles d’Yvan, Anto, Roberto et Lorenzo. Ils ont disparu, sans un mot, prolongeant leurs vacances en Grèce jusqu’en Syrie, en passant bien sûr par la Turquie.

La règle des poissons

Manquent à l’appel, le titre français du roman, est une traduction pour le moins approximative du titre italien La Regola dei pesci, littéralement «la règle des poissons», qui n’est pas une expression italienne au sens particulier. Mais on trouve une explication dans l’édition originale. La règle des poissons, c’est la capacité qu’ont les poissons (comme certains oiseaux) de se déplacer en ban, sans la moindre collision et sans perdre un seul individu. Les quatre lycéens en cavale ne se sentaient plus faire partie du ban et sont donc en quête d’un ailleurs. L’explication d’un tel comportement ne se trouve pas chez les seuls «fuyards», mais aussi, et même surtout, suggère Giorgio Scianna, dans le ban qu’ils ont décidé de quitter.

Certes, ils sont les enfants d’un monde déboussolé dans lequel le sens de la communauté se délite, mais Scianna en dit plus sur l’angoisse que leur départ suscite, parmi leurs proches et leurs enseignants, que sur le malaise des fugueurs. Si ce roman n’aide pas vraiment à comprendre, il prend bien la mesure de notre angoisse à ne pas comprendre.

Pendus à leurs portables

Les disparus sont issus de la classe moyenne supérieure, ne manquant de rien, avec des parents très occupés mais attentifs. Peu de signes particuliers, sinon peut-être Yvan, un ultra de l’Inter Milan que rien ne rend si malheureux qu’une défaite de ses favoris, ou Lorenzo, affligé d’un déficit moteur de la jambe gauche. Des jeunes gens comme beaucoup, souvent pendus à leurs portables, qui travaillent un peu, s’ennuient beaucoup et s’intéressent aux filles.

Un jour, Lorenzo réapparaît, hagard et muet. Pressé de questions, il se mure dans le silence et reprend après un temps le chemin du lycée. Il faut qu’un téléphone lui apprenne la mort de Roberto pour qu’il se mette enfin à parler, modérément d’ailleurs. Il raconte que ses trois compagnons sont bel et bien partis en Syrie, mais que lui, Lorenzo, a dû rebrousser chemin parce que le recruteur ne voulait pas s’encombrer d’un boiteux.

Belles vidéos

L’auteur insiste sur la banalité de ces jeunes larguant les amarres pour l’enfer. Aux enquêteurs, aux parents qui se demandent comment il se peut qu’ils ne soient pas révulsés par Daech, Lorenzo répond simplement qu’ils sont partis grossir ses rangs «parce que les vidéos sont belles». Pas les scènes de décapitation, mais surtout celle «où l’on voit un journaliste qui circule à moto dans la ville, et plein de jeunes dans les rues, l’air heureux», ou encore celle autour des camps d’entraînement où «il y avait des dortoirs pour les jeunes, avec de la musique, une salle commune… et même un cinéma» et «on se disait que… chacun pouvait trouver sa place… dans ces endroits-là».

Ces subjugués semblent plus proches du «peace and love» des hippies des seventies que des égorgeurs misogynes en quête d’un paradis aux 72 vierges. Pas trace de haine chez Lorenzo, ni chez les autres, juste un grand vide existentiel et une absence totale d’envie d’avenir.

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Si Lorenzo ne peut plus regarder personne en face, ce n’est pas parce qu’il a honte d’être parti, mais d’être revenu… Allah, le prophète, le martyr, ni Lorenzo ni les autres n’en parlent. Ce qui compte, c’est de s’engager à fond pour une cause, aussi folle et sanguinaire soit-elle, pourvu qu’elle procure de l’intensité et libère d’une complexité peu engageante et souvent sans issue.


Giorgio Scianna, «Manquent à l’appel», traduit de l’italien par Marianne Faurobert, Liana Levi, 208 p.

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