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Albert Anker. L’école du village. Kunsthaus de Zurich. (Wikipédia)

Polémique

Quoi de neuf dans la langue française? Le prédicat, le prédicat, le prédicat!

La dernière révision de l’enseignement de la grammaire en France recourt au «prédicat» pour simplifier l’apprentissage à l’école primaire. Débat, combat et bronca. Et aussi, des répercussions en Suisse romande

Vous aviez aimé la bataille du circonflexe? Vous allez adorer la révision de l’enseignement de la grammaire au primaire.

Introduite dans les nouveaux programmes scolaires français à la rentrée 2016, cette réforme n’a pourtant pas immédiatement attiré l’attention. D’abord cantonnée à la sphère enseignante, la contestation a gagné le grand public deux jours après les agapes du Nouvel An, avec la publication sur un blog hébergé par l’hebdomadaire culturel de gauche «Télérama» d’un billet révolté: «En 2017, la grammaire est simplifiée, voire négociable». Un grand cri signé Lucie Martin, prof de lettres dans un collège, dont la plume ironique et vigilante rend compte sans complaisance post après post des nombreuses réformes qui constamment tentent d’adapter l’école à la modernité, et qui suscitent tout aussi constamment critiques et rejet.

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L’objet du cri: on a tué les compléments d’objet direct ou indirect en primaire, place désormais au prédicat, qui comprend à la fois le verbe et son complément. Un exemple? Dans «Le président donne la parole aux journalistes», on trouvait jusqu’à l’automne 2016 un sujet, un verbe, un complément d’objet direct et un complément d’objet indirect, voire un complément essentiel et un autre circonstanciel, selon l’âge des élèves. Mais depuis la rentrée 2016 ne subsistent plus qu’un groupe sujet («Le président») et un prédicat («donne la parole aux journalistes»). Un «choc de simplification» qui bouleverse l’enseignante: «Mais si on ne distingue plus les différents compléments, comment va-t-on apprendre aux élèves à accorder des participes passés? Réponse de l’inspection: alors si, lorsqu’on aborde ces questions d’accords, il faut enseigner aux élèves les différents compléments. Donc, si j’ai bien saisi, il faut enseigner uniquement sujet et prédicat… sauf qu’il faut aussi parfois enseigner les compléments parce que cela reste nécessaire. Ah…»

«Les cadeaux que Lucie a reçue lui ont plue»

L’enseignante cite dans la foulée un inspecteur d’académie selon qui si un élève peut justifier une faute avec des arguments convaincants, la faute n’en est plus une. «Par exemple, s’il écrit «Les cadeaux que Lucie a reçue lui ont plue», nous sommes en droit (ô généreuse inspection) de lui demander des comptes sur ses accords défaillants des participes passés. Mais si l’élève répond «Ben on parle de Lucie, or Lucie est une fille, donc j’ai mis des E», eh bien cet élève, qui a fait preuve d’une capacité à justifier ses erreurs… a finalement raison!»

Qui aurait imaginé l’ampleur de la révolte? Le Parisien consacre deux pages au prédicat et ses conséquences sous ce titre accrocheur – «La grammaire, c’est fini?» Le Monde interroge à la fois le président et le vice-président du Conseil supérieur des programmes, par qui l’esclandre est arrivé. «Ce choix a fait débat, il est fruit d’un arbitrage… Mais on ne peut pas reprocher à la réforme de manquer d’ambition […] Elle doit permettre aux élèves de saisir la phrase comme un énoncé signifiant et pas seulement comme une suite de mots à étiqueter» explique Michel Lussault.

Le but est que les élèves comprennent la logique d’une phrase. Le mot de prédicat a été inventé par Aristote et le concept est enseigné au Québec, insistent les interlocuteurs du «Monde».

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Peine perdue. Lucie Martin – dont le billet initial a été partagé plus de 40 000 fois sur Facebook – repasse le plat: elle n’a jamais entendu parler de prédicat durant toutes ses études. Télérama qui a senti le filon offre une tribune à trois enseignantes qui corrigent leur consœur: Non, la grammaire n’est pas négociable, et «Les cadeaux que Lucie a reçue lui ont plue» n’est pas une phrase acceptable.

La question prend alors des accents politiques. L’équipe de François Fillon retwitte le témoignage de Lucie Martin.

Le conseiller Education du souverainiste Nicolas Dupont-Aignan dénonce une «entreprise de démolition de la langue». Le site de droite du Libre Penseur ironise: «On imagine que, bientôt, la table de multiplication par 2 sera réservée aux classes de seconde…» Tout à droite aussi, Boulevard Voltaire tire même des leçons philosophiques de la réforme: «L’instauration du prédicat inaugure la fin de la distinction entre le sujet et le monde. Tout se rapporte au sujet désormais, le monde n’est plus qu’une prédication du sujet, il n’existe pas en dehors de lui… On maintient, ainsi, l’enfant dans une pensée magique où le monde devrait se plier à notre volonté».

France Culture tente alors de faire le point dans sa «Rue des écoles» (Notre grammaire est-elle immuable?) et donne la parole à des partisans de la réforme – car bien sûr, il y en a. Ainsi Charivarialecole, un site de partage de ressources pour les profs, est plutôt pour (tandis que le populaire Bescherelle ta mère reste prudent).

Peu de médias soulignent que le nouveau prédicat n’est valable qu’en primaire puisque en classe de 5e (2e du cycle), le COD et le COI reprennent leurs droits; et que si sa nomenclature change, la grammaire elle-même ne change pas, contrairement à certains gros titres accrocheurs.

En Suisse aussi, les surprises du prédicat

Et en Suisse? «J’ai découvert que le prédicat arrivait chez nous aussi dans le Memento de la 5e primaire du Plan d’études romand, s’étonne cet enseignant à Genève. Il a l’air de remplacer le groupe verbal, mais ce n’est pas très clair»… La situation est compliquée en Suisse car la grammaire présente dans les manuels de français est une grammaire française, qui a été romandisée, mais qui date de 2010, explique Ecaterina Bulea Bronckart, chargée de cours au Groupe de recherche pour l’analyse du français enseigné à l’UNIGE, et qui dispense une formation «Vous avez dit prédicat?» dans des cafés grammaticaux destinés aux maîtres.

Autrement dit: le manuel est trop ancien pour accueillir la récente réforme française. Alors que la notion de prédicat est progressivement introduite depuis 2013 dans les documents de référence et d’orientation de la Conférence intercantonale de l’instruction publique, même si tous les enseignants n’en sont pas forcément très conscients… «Le prédicat comble un manque en termes de fonction grammaticale, soutient pourtant la linguiste et didacticienne, car «groupe verbal» ne décrit que la nature du mot, tandis que Groupe nominal se différencie bien de la fonction sujet. La notion de prédicat fait partie d’un apprentissage progressif nécessaire.» Le prédicat est d’ailleurs aujourd’hui enseigné aux futurs enseignants.

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La polémique autour du prédicat souligne en tout cas une nouvelle fois l’infinie difficulté qu’il y a à réformer la langue et son enseignement. Outre les arguments de fond, le décalage chronologique entre les documents et consignes donnés aux enseignants, et les manuels scolaires qui n’en tiennent pas –encore – compte, ne fait rien pour clarifier la situation et rassurer les parents. On ne dira rien enfin des conséquences de l’arrivée du prédicat pour l’apprentissage de l’allemand, déjà déficient en Suisse romande. Sans notion précise du COD et du COI, les élèves vont encore suer de longues années sur l’accusatif et le datif…

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