Livres

A quoi pensent les écrivains?

Yannick Haenel lit dans les pensées d'Herman Melville dans «Tiens ferme ta couronne»

Que se passe-t-il dans la tête d’un peintre quand il peint? Et d’un écrivain quand il écrit? Yannick Haenel a remporté le (mérité) Prix Medicis pour Tiens ferme ta couronne où il tente justement de montrer le bal des pensées qui s’agitent dans la cervelle d’un écrivain. Et il le fait avec la fougue désespérée et comique de son personnage, Jean, un dépressif qui ne sort de chez lui que pour acheter des bières. Et cette fièvre permet dans un même mouvement d’embrasser la beauté des ciels de Paris (d’Ellis Island et du lac de Nemi) et d’approcher cette quête exigeante: «Un écrivain est quelqu’un qui, même s’il existe à peine aux yeux du monde, sait entendre au cœur de celui-ci la beauté en même temps que le crime, et qui porte en lui, avec humour ou désolation, à travers les pensées les plus révolutionnaires ou les plus dépressives, un certain destin de l’être.»

Yannick Haenel est parvenu à écrire un roman d’aventure drôle sur ce sujet impossible ou du moins invisible. Jean, son personnage qui doit lui ressembler un peu, rencontre Michael Cimino, le réalisateur américain décédé en juillet 2016. Michael Cimino cherche à voir et à dire au-delà des conventions, au-delà des légendes ou des dogmes. Il refuse la fable du rêve américain et préfère raconter le sang et les larmes de la conquête de l’Amérique. Ellis Island, le port d’accueil des migrants européens? Le lieu où 3000 personnes se sont suicidées, où les humains, réduits au rang de choses, étaient triés, froidement. Et rien ne change aujourd’hui sur les côtes italiennes où se déversent des milliers de migrants d’Afrique, du Proche- et du Moyen-Orient.

Hervé Guibert a regardé la mort venir en lui. L’écrivain français mort du sida en 1991 a tenu le journal de sa déchéance physique. Comme l’écrit la romancière Pascale Kramer (lire en p. 39), il l’a fait depuis le cœur du monde, le cœur du vivant. Au bord du volcan, l’écrivain a jeté un regard d’amour, très doux et sans pitié sur lui-même et l’existence. Plus de masques, ni d’oripeaux. La nudité sans appel.

Tout au long de sa vie, le peintre Ferdinand Hodler a tenu un journal, pris des notes en marge de son travail en atelier. Ce sont ces pensées que les Editions Notari publient aujourd’hui sous le titre «Ecrits esthétiques». A la lecture, on voit le peintre chercher, en quête de «l’ordre des formes». Un voyage qui impose de se mettre à nu, là encore: «La sincérité, c’est traduire un état profond de soi-même. C’est un état d’intimité, traduit fidèlement, avec amour», griffonne-t-il, sur l’un de ses carnets.

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