Il y a bel et bien onze minutes inédites. Onze minutes de bric et de broc: ce plan de prégénérique sur la maison de la future possédée Regan (Linda Blair); cette conversation entre le docteur et la maman de la petite; ces dialogues, parfois explicatifs, souvent futiles, mais jamais entendus; ces surimpressions fugitives du diable sur les portes et les murs. Et puis cette scène dite du «spider walk» (démarche d'araignée), jugée trop épouvantable en 1973 mais déjà apparue sur certaines versions en DVD, où Regan dévale les escaliers sur les mains, mais dos aux marches, en vomissant des litres de sang. Onze minutes et alors?

Les ajouts opérés sur Blade Runner il y a quelques années en avaient changé le sens même. Les 53 minutes supplémentaires d'Apocalypse Now que Coppola présentera à Cannes approfondiront, selon son auteur, la portée politique et philosophique du film. Et la «version intégrale» de L'Exorciste? Elle n'apporte rien aux qualités du film originel. Rien à sa formidable efficacité. Rien à son propos. Ce n'est même pas lui donner une deuxième chance: L'Exorciste fut, à sa sortie en 1973, le plus gros succès de tous les temps.

Il faut préciser aussi que Friedkin avait pu se reposer sur les bénéfices de son film précédent, French Connection, et sur une liberté totale. La nouvelle version de L'Exorciste ne corrige donc pas une injustice. Il y a pire: cette version est la troisième existante sur le marché. Les acheteurs de DVD sont d'ailleurs bien en peine de faire leur choix entre The Exorcist – Original Cut (1973), The Exorcist: 25th Anniversary (1998) et, déjà disponible en édition américaine, The Exorcist: The Version You've Never Seen.

Une mode rentable

L'Exorciste, «la version que vous n'avez jamais vue», dit le slogan, qui surfe sur une double mode. La première, inventée par Walt Disney, consiste à ressortir les films à chaque nouvelle génération de spectateurs. La seconde, instaurée par Steven Spielberg en 1981 avec ses Rencontres du troisième type – L'édition spéciale, consiste à ajouter de nouveaux effets spéciaux, à numériser la bande son, à pinailler sur des détails. Pour Disney, comme pour ses successeurs (Besson, Oliver Stone, etc.), l'opération s'est toujours montrée rentable. Si rentable même qu'elle leur a souvent permis de réaliser des chiffres d'entrée équivalents, sinon supérieurs, à la première sortie.

Faut-il chercher plus loin? «A l'origine, explique William Friedkin dans le dernier numéro de L'Avant-Scène, j'avais agréé le montage de la première version du film, il me satisfaisait pleinement. […] Mais William Peter Blatty, qui est responsable à la fois du roman et du scénario, a toujours eu le sentiment que ces onze minutes que j'avais coupées manquaient au film. […] Cette nouvelle version, c'est un geste d'amitié à l'égard de Blatty. Et force est de constater qu'elle cartonne dans les salles, ce dont je suis très heureux.» Qui possède qui?

«L'Exorciste», version intégrale, de William Friedkin (USA 1973-2000).