«Bonsoir Paris!» Elle scintille comme une boule à facettes dans sa robe à sequins, béret brillant assorti. «Feel good?» Devant un brass band qui piaffe, et un public qu’on devine compact, Aretha Franklin revisite Perdido, classique jazzy de Duke Ellington. C’était en 1977 au Palais des sports: la dernière performance que la diva donnera en France – elle était terrifiée par l’avion. Un instant capturé par les caméras de l’époque, avec fondus enchaînés furieusement eighties, devenu archive mythique.

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Et un concert électrique que l’on peut revivre à sa guise sur Qwest, plateforme en ligne dédiée au jazz et à ses musiques cousines. Lancée en 2017 par Quincy Jones et le programmateur Reza Ackbaraly, Qwest propose à ses abonnés des captations de concerts, des documentaires musicaux et des archives. Une collection encore enrichie par une soixantaine de nouvelles pépites datant des années 1960 et 1970, exhumées des tiroirs de l’Institut national de l’audiovisuel français (INA) et tout juste rendues disponibles pour le public suisse.

Tomber les barrières

On voit ainsi Thelonious Monk à Amiens en 1966 esquisser des petits pas de danse sur le solo du saxophoniste Charlie Rouse. Ou un Bill Evans comme en transe, le nez frôlant presque les touches de son piano parisien en 1972. Des moments de grâce destinés à prendre la poussière. «On sait que de nombreux artistes passaient par la télé pour de petits shows promos», précise Reza Ackbaraly, qui s’est plongé pour Qwest dans les archives françaises, mais aussi belges ou suédoises comme «un chasseur de vinyles dans un vide-greniers». «Il y a aussi ce concert de James Brown présenté en 1981 par Antoine de Caunes, juché sur une moto avec un blouson en cuir en mode rockeur! La plupart de ces enregistrements n’ont pas été rediffusés depuis leur tournage et personne ne les achètera aujourd’hui. Ce sont justement des objets que nous défendons.»

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Sortir ces inédits de l’oubli, mais surtout le jazz de sa confidentialité, c’est la mission de Qwest TV. «Il est temps de faire tomber les barrières pour toute oreille curieuse», selon les mots de Quincy Jones. Un genre de Netflix du swing, adapté aux modes de consommation contemporains, dont la curation est assurée non pas par un algorithme mais par une équipe de spécialistes. «Le jazz, le blues, le funk sont des musiques certes un peu plus exigeantes, mais elles font vibrer énormément de monde, souligne Reza Ackbaraly. Des fans à qui l’on propose des playlists éditorialisées, un vrai parcours de découvertes, en créant une sorte de communauté d’amateurs éclairés.»

La pandémie l’a cruellement rappelé: rien ne remplacera le vibrato suave d’un saxophone en live. Mais en ces temps de paralysie culturelle, on remonte volontiers l’horloge pour goûter à la fougue d’une Ella Fitzgerald, au blues texan de Lavelle ou aux pulsations brésiliennes du groupe Tupi Nagô. Un pot-pourri volontaire, histoire d'«abolir les frontières entre les genres, célébrer la diversité et aiguiser la curiosité», insiste Reza Ackbaraly. Pour ouvrir encore davantage les appétits néophytes, Qwest TV a lancé cet automne trois chaînes linéaires, disponibles via le bouquet des téléviseurs Samsung – et ouvre gratuitement son catalogue à un millier d’universités autour du globe. Avec la conviction qu’inventer le jazz de l’avenir, c’est d’abord sonder ses racines.