Le siège marbré d'une banque turque, il y a quelques semaines. Rabih Abou-Khalil triomphe devant un parterre de notables. Une longue tournée, qui l'a conduit de l'Allemagne à la Hollande, s'achève dans cette salle feutrée d'Istanbul. Le corps affalé sur son oud, ce luth arabe qui fait de lui le prince de la musique contemporaine arabe depuis près de 25 ans, le Libanais distille de petites présentations drolatiques: «Voici un morceau en hommage à une des plus grandes penseuses de notre temps. «Lewinsky March», pour Monica.» Suit alors une composition à la mélodie tenace, sise entre la pièce classique arabe et l'air de music-hall. Le genre d'antagonismes que Rabih Abou-Khalil résout depuis son irruption sur la scène musicale. Le lendemain, rendez-vous est pris dans le hall d'un grand hôtel de banlieue. Pas question pour le musicien de renoncer à une visite de la ville. On le suit, donc, pas à pas. La discussion évolue au gré des découvertes urbaines. La meilleure manière, finalement, de rencontrer, avant son concert de ce soir au Cully Jazz Festival, un musicien dont l'errance est la principale vertu.

Dans les rues d'Istanbul, Rabih Abou-Khalil fraie, accompagné de son groupe multiethnique. Un Syrien, deux Français, un Italien et un Américain. Le luthiste passe d'une langue à l'autre, il en parle cinq. Dans un magasin de disques qu'il pille allégrement, Rabih glisse un regard vers ses propres albums. Ils sont tous là, se vendent abondamment, selon le propriétaire. Le joueur d'oud, Narcisse dans l'âme, semble comblé: «Il y avait, dans ma musique, tous les ingrédients d'un flop colossal. Personne ne chante, les rythmes sont complexes et mon nom est imprononçable.» De ce nom trop arabe pour les oreilles occidentales, Rabih a fait un morceau. «Rabou Abou Kabou» qui est même devenu un classique de son répertoire. On se demande parfois si le musicien ne l'interprète pas systématiquement en concert pour pouvoir parler de cette lettre qu'il avait reçue un jour et où son nom était ainsi orthographié.

Rabih est hilarant et se qualifie lui-même d'«homo ludens à la manière de Frank Zappa». Depuis 1990, l'année où sort Al-Jadida, son premier album sur le label allemand Enja, il s'amuse à dessiner des pochettes ornées de calligraphies. Dix ans plus tard, le livret de son dernier opus, The Cactus of Knowledge, arbore un divan, un cactus et une fraise. La touche arabe se limite à quelques phrases coincées dans le fruit. Devant les immenses panneaux, bardés du nom des califes, qui sont suspendus dans l'église Sainte-Sophie, Rabih Abou-Khalil songe à cette identité arabe dont il se moque souvent: «J'ai quitté le Liban pour m'installer à Munich en 1978, j'avais 21 ans. En Allemagne, je pensais que personne ne souhaiterait entendre de l'oud. Je me suis donc résigné à devenir un musicien classique.» Il apprend alors la flûte traversière et dévore les discographies universelles. Rabih écoute du jazz, du contemporain, des musiques traditionnelles. Et, dans cette débauche sonore, le musicien découvre qu'on n'échappe pas à ses racines.

Le soir, dans un restaurant luxueux où un orchestre interprète certaines œuvres fondatrices de la musique classique turque pour agrémenter le repas, le maître d'hôtel est informé de la présence du Libanais. Rabih Abou-Khalil refuse, avec le sourire, le luth qui lui est proposé. Contrairement à la plupart des grands joueurs d'oud d'aujourd'hui, le musicien ne se produit jamais en soliste: «L'oud est seulement une des composantes de ma musique. Il y a peu de choses que je déteste plus que la mode des solistes qui improvisent sans discontinuer. Je suis avant tout un compositeur.» D'ailleurs, Rabih Abou-Khalil se souvient avec douleur de Nafas, cet unique enregistrement pour le label allemand ECM, réalisé en 1988: «Le producteur Manfred Eicher avait une idée préalable de ce qu'il voulait entendre. Il n'a pas aimé mes compositions. Il voulait faire, avec moi, quelque chose de plus traditionnel. Cela m'a dégoûté des producteurs.»

Revenu des conceptions orientalistes de certaines productions, Rabih Abou-Khalil choisit de tout faire seul. Il gère ses disques, du choix des musiciens au graphisme de la pochette. Et le résultat est éblouissant. Cactus of Knowledge est la confirmation d'une décennie de succès discographiques. Enregistré à New York, en grande formation (sept souffleurs, plus le groupe de base), ce disque est un prodige d'arrangements, de rythmiques complexes, de swing et d'arabité assumée. Un mix que Rabih Abou-Khalil revendique: «Les choses pures sont désagréables. Le sel pur, le sucre pur. Ce sont les choses mélangées que j'aime.» n

Rabih Abou-Khalil en concert. Ce soir à 20h30, Cully Jazz Festival. Rés. 021/799 40 40. «Cactus of Knowledge» (Enja/Musikvertrieb).

Jeudi 29 mars, Fax Culture sera consacré au Cully Jazz Festival.