Roman

Rachel Kushner traverse les seventies à grande vitesse

La romancière aime aller vite, comme son héroïne, Reno. Elle fait de l’histoire de cette jeune Américaine un roman pluriel où l’on voit Reno en «femme la plus rapide du monde», puis en témoin des avant-gardes new-yorkaises et des années de plomb en Italie

Reine de la route et de la plume, Rachel Kushner traverse les seventies à toute vitesse

La romancière aime aller vite, comme son héroïne, Reno. Elle fait de l’histoire de cette jeune Américaine un roman pluriel où on la voit en «femme la plus rapide du monde», en témoin des avant-gardes new-yorkaises et des années de plomb italiennes

Genre: ROMAN
Qui ? Rachel Kushner
Titre: Les Lance-flammes
Trad. de l’anglais (Etats-Unis)par Françoise Smith
Chez qui ? Stock, 550 p.

Un garçon manqué, cette Rachel. Une fille du vent, la petite sœur de James Dean. Elle a le diable au corps et pourrait sortir de La Fureur de vivre, fonçant à travers l’Amérique sur une de ces motos rugissantes qui, à plus de 200 km/h, mettent le feu au bitume. Et qui déboulent à tombeau ouvert dans Les Lance-flammes, sous les rafales d’une prose chauffée à blanc. Rarement la vitesse aura été si bien décrite, si bien célébrée. La vitesse qui enivre, la vitesse qui défie la pesanteur, la vitesse qui tue, la vitesse qui nargue la mort.

De cette fièvre, Rachel Kushner a été la proie lorsque, à 20 ans, à la fin des années 1980, elle a failli se brûler les ailes sur les pistes des déserts californiens, couchée sur sa Harley. Puis elle s’est calmée, elle a cessé de se teindre les cheveux en rouge et a remisé ses gros cubes pour s’inscrire à un atelier d’écriture de l’Université de Columbia, où un certain Jonathan Franzen l’a aussitôt repérée. «J’avais l’impression qu’elle venait d’un endroit où personne n’avait dit aux jeunes femmes ce qu’elles pouvaient être et ne pas être, dira plus tard l’auteur des Corrections. Elle était remarquablement curieuse et bien informée sur les mécanismes du monde réel. Elle n’avait peur d’aucun sujet et n’en tirait aucune prétention.»

La jeune Reno, la narratrice des Lance-flammes, aime par-dessus tout deux choses: faire des photos et aller vite. Ça a commencé par les compétitions de ski – un sport que Rachel Kushner a aussi pratiqué – puis il y aura sa grande passion, la moto. Lorsque nous la rencontrons pour la première fois, au mitan des années 1970, elle est en train de traverser à toute blinde son Nevada natal, une carte des highways scotchée au réservoir de sa 1000 cc.

D’emblée, la romancière nous fait décoller. Et signe des pages à couper le souffle en racontant comment l’intrépide Reno apprivoise la peur quand elle assiste aux courses au bord du lac Salé, avant de se lancer à elle-même le plus fou des défis: se faire photographier par un artiste du land art, à fond la caisse sur son engin, pour essayer de capturer la vitesse sur une pellicule. Ça lui coûtera cher puisqu’elle se plantera, à 225 km/h. «J’ai été déséquilibrée par une bourrasque, raconte Reno, la moto a rebondi et fait une culbute. J’ai heurté le sel la tête la première, claque dans du béton blanc. Comme un pantin, mon corps labouré par le sel a dérapé, s’est écrasé par terre avant d’être projeté en l’air et de retomber violemment.» De cet accident, Reno sortira indemne mais elle ne renoncera pas à sa passion: en 1976, elle deviendra «la femme la plus rapide du monde», à 496 km/h.

Le deuxième acte s’ouvre à New York, où débarque cette fille de standardiste après avoir fait ses adieux au Nevada de son adolescence. Elle a 21 ans. Elle a troqué sa moto contre une caméra de vidéaste. Fini, les casques d’acier et les combinaisons de cuir. Bonjour la bohème, à une époque où New York était encore presque un village, pour les créateurs. Installée du côté de Manhattan, dans le quartier de Little Italy, Reno a les poches vides. Dans sa chambre, elle est condamnée à grignoter des barres chocolatées puis elle commence à fréquenter peintres et cinéastes, à se mêler aux happenings les plus excentriques et aux performances les plus fumeuses. Au début, elle ne comprend pas ces pseudo-artistes qui «cogitent trop et ne ressentent pas assez». Elle s’y fera peu à peu, sans pourtant rien perdre de son ironie. Et tombera amoureuse d’un peintre minimaliste, le très craquant Sandro Valera, fils d’un industriel italien milliardaire qui a renié son clan à la fin des années 1950 pour se réfugier à Soho où il vit en ascète, en piétinant ses privilèges.

Cette effervescence des seventies, Rachel Kushner la dépeint remarquablement, à travers les avant-gardes artistiques mais aussi à travers ceux qui combattaient l’Amérique à ce moment-là: les mouvements extrémistes comme les Hells Angels ou les redoutables Motherfuckers – ces lanceurs de bombes qui avaient établi leur repaire dans un squat de la 10e Rue, à New York.

Cette ville, Reno finira par la quitter pour aller réaliser en Italie un film sur sa «rencontre personnelle avec la vitesse», en compagnie de Sandro qui en profite pour renouer avec sa famille dans la villa somptueuse qu’elle possède sur les hauteurs de Bellagio, au bord du lac de Côme. Devant tant de luxe et de richesses, devant le ballet des domestiques et des Lamborghini, Reno est abasourdie mais elle découvre en même temps le passé très trouble des Valera et la pingrerie de la mère de son amant, un garçon pas si reluisant que ça… Elle ne tardera pas à l’abandonner et fera escale à Rome, une cité décapitée par ses grèves, ses émeutes, ses attentats terroristes et ses prises d’otages. C’est alors un nouveau roman qui commence, un long travelling à l’italienne sur ces années de plomb qui culminèrent avec l’assassinat d’Aldo Moro, en 1978.

On ne sait ce qu’il faut admirer le plus dans ces Lance-flammes, le sens de la reconstitution historique ou l’art du détail, un chapelet de plans rapprochés où l’on passe d’une compétition de ski dans le Colorado aux courses de bolides au bord du lac Salé, des galeries new-yorkaises aux bureaux romains des éditions Feltrinelli, de la Factory à la fontaine de Trevi, pendant que l’inoubliable Reno, la fille à la moto, s’initie à la vraie vie, le feu aux trousses. En allant vite, toujours plus vite, de quoi prendre la première place dans cette rentrée littéraire d’hiver.

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