On attend Rachid Badouri dans les sous-sols du Théâtre de Beausobre, plus précisément au bar des artistes. Il est en retard, ce qui nous laisse le temps de détailler les affiches qui ornent les murs. Au moment où l’institution vaudoise accueille la 29e édition du festival Morges-sous-Rire, on peut ainsi lister les nombreux humoristes qui ont défilé sur sa scène. Le natif de Laval arrive enfin, avec une bonne excuse: «On avait rendez-vous pour une interview dans les locaux de votre radio nationale, et comme personne ne savait qui devait nous recevoir, on a patienté 25 minutes dans un coin.»

La conversation démarre comme si on retrouvait un ami quitté la veille, et c’est Rachid Badouri qui dégaine en premier, avec cet accent chantant et qui nous fait tant aimer les Québécois: «On est donc au théâtre où est-ce que ça va se passer?» On lui dit que oui, tout en vantant l’agréable intimité. «Super, cool, parfait… Ça a l’air tellement beau!» Rachid Badouri est ce mercredi l’une des attractions de Morges-sous-Rire, et ce premier contact avec Beausobre, il y a quelques semaines, le met en joie.

J’avais 27 ans, et je me suis dit que si je ne le faisais pas maintenant, je ne le ferais jamais. Mais il y avait ce risque de tout rater et de devenir un loser vivant chez ses parents

Physique élastique

Il suffit de voir l’humoriste à l’œuvre, comme en décembre dernier lors du gala d’ouverture du Montreux Comedy Festival, pour ne pas l’oublier. Rachid Badouri, c’est un physique élastique, un type qui peut grimacer comme Jim Carrey et possède un redoutable lever de sourcils, qu’une calvitie totale ne fait que renforcer. Son imitation de Michael Jackson est renversante, et elle a fortement contribué au succès de son premier spectacle, Arrête ton cinéma!, créé en 2007. On imagine facilement qu’il a toujours fait marrer son entourage, que ses camardes de classe se pressaient autour de lui à chaque récréation pour le voir faire le pitre. Il avoue qu’en effet, il y a de ça. Mais le déclic, l’envie de faire ce métier, il l’a eu plus tard. Son but, d’abord, était de gagner sa vie. Il évoque alors son père, qui possédait deux garages et s’est fait arnaquer par des «pas gentils messieurs et a tout perdu. C’était au début des années 1990, en pleine récession. On s’est quasiment retrouvés à manger les poubelles, donc depuis, j’ai toujours fait en sorte de ne jamais être au chômage.»

Le quadragénaire enchaîne les emplois, devient notamment steward chez Air Transat. Mais à chaque fois, au bout de deux ou trois ans, il s’ennuie. Et voilà qu’un jour, le fameux déclic se produit. Alors qu’il travaille dans un magasin d’électronique, il entend à la radio un humoriste raconter qu’après des années d’animations au Club Med, il en a eu marre et a décidé de présenter un sketch dans le cadre d’une audition proposée par le festival montréalais Juste pour rire, une institution. «J’avais 27 ans, et je me suis dit que si je ne le faisais pas maintenant, je ne le ferais jamais. Mais il y avait ce risque de tout rater et de devenir un loser vivant chez ses parents… Trois mois plus tard, j’étais en plein conte de fées.»

Le rire comme thérapie

Plutôt que de courir les auditions, Rachid Badouri décide de se filmer «en train de faire le con». Il grave des DVD et les envoie un peu partout. Il reçoit une seule réponse, et elle vient de Juste pour rire. Sans avoir le temps de le réaliser, il se retrouve invité en 2005 à prendre part à un gala, quelques années après avoir tenté une première percée dans le cadre du concours Jeunes pour rire. «Le reste, c’est history, comme on dit», sourit-il. Dans son premier spectacle, conçu dans la foulée, il parlait de lui, de ses origines marocaines notamment. Il voit Arrête ton cinéma! comme une sorte de CV vivant, un moyen de se présenter au public. Ce n’est que plus tard, lorsque plusieurs personnes lui en ont fait la remarque, qu’il s’est rendu compte que ce spectacle avait un côté rassembleur. Il est désormais d’avis que derrière le rire, il doit y avoir quelque chose de plus profond, une conscience politique ou sociale. Il parle ainsi plus explicitement dans son deuxième seul-en-scène, Badouri rechargé, du racisme. Il y aborde également le cancer, «qui emporte des gens qui nous sont chers», et rend ainsi hommage à sa mère. C’est pour lui une sorte de thérapie, et pour une partie du public probablement aussi, espère-t-il.

Il n’y a pas d’humour québécois comme il y aurait un humour belge ou juif, estime Rachid Badouri, avant de parler des différentes cases dans lesquelles classer ses confrères: l’humour moqueur, trash ou encore absurde, de l’observation, à savoir la mode des «avez-vous remarqué que…», mais aussi le stand-up à l’américaine. Il se classe, lui, dans la catégorie des performeurs. Mais prévient que son deuxième spectacle est moins physique que le premier. «Il y a moins de danse, même s’il y a une très belle surprise à la fin, quelque chose auquel on ne s’attend pas du tout. Il y a moins de musique, aussi, car j’ai pris de l’expérience dans l’art de raconter.»

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Dorénavant, le Québécois passe six mois par année en France. Car il a un plan de carrière en tête: faire du cinéma. Il a déjà quelques petits rôles à son actif, et multiplie dès qu’il en a le temps les castings afin de dénicher le film qui pourrait le faire décoller. «Car même pour un Québécois parfaitement bilingue comme moi, c’est plus facile de démarrer une carrière en France plutôt qu’aux Etats-Unis, où on ne me connaît pas.» Reste que Hollywood, et il ne s’en cache pas, il y pense.

Morges-sous-Rire, jusqu’au 24 juin. «Badouri rechargé», Théâtre de Beausobre, mercredi 21 juin à 21h30.


Profil

1976 Naissance à Laval, au Québec, de parents marocains.

1999 Troisième prix au concours Jeunes pour rire.

2005 Première grande scène à Montréal dans le cadre du festival Juste pour rire.

2007 «Arrête ton cinéma!», premier spectacle.

2010 Animateur de l’émission «Peut contenir des Rachid» sur la chaîne TVA.

2012 Deuxième seul-en-scène, «Badouri rechargé».