MUSIQUE

Rachid Taha: «Le concept de world music repose sur une xénophobie intellectuelle»

Avec «Medina», l'ancien chanteur de Carte de Séjour et mousquetaire beur dans l'opération «1,2,3 Soleil» renoue avec l'esprit subversif de ses premières expériences dans l'électronique. Rencontre avec un créateur indomptable.

On se souvient de lui en icône beur désarticulée, avec deux sourires figés autour de lui. Ceux de Faudel et Khaled, dans un raï rassembleur, pour l'opération 1,2,3 Soleil. On croyait que les immenses rentrées financières du projet auraient mis un terme à la sulfureuse créativité de Rachid Taha. Avachi dans un fauteuil de cuir, costume de même texture et lunettes opaques, le chanteur né à Oran se plaît dans des postures de rock star. A 42 ans, l'éternel immigré sourit avec bienveillance devant un passé fait de dérives festives et de drogues en tout genre. Avec Medina, nouvel album exubérant, l'ancien gourou fatigué du groupe Carte de Séjour, le vocaliste au timbre tabagique d'un «Douce France» subversif renoue avec l'essence de son art: une certaine désinvolture qui voile mal une passion pour les musiques électroniques et les arabesques du chant classique oriental. Medina, c'est l'atmosphère urbaine érigée en profession de foi. Le paradis enfumé d'un artiste en ébullition.

Le Temps: Est-ce que le disque Medina marque une certaine rupture avec l'étiquette world qu'on vous a infligée?

Rachid Taha: Quand j'entends world, j'entends tiers-monde, j'entends pays en voie de développement. C'est un terme qui a toujours sonné bizarre dans ma tête. Une définition purement commerciale. Quand David Bowie joue des morceaux d'inspiration orientale, il est un rocker avant-gardiste. Parce qu'il est Anglais. Quand un Africain, qui réside depuis son enfance en Europe, fait la même chose, il reste un artiste world. Je crois que cette catégorie est issue pour une part de nécessités commerciales et, d'autre part, d'une certaine xénophobie intellectuelle. Je ne crois pas que cette étiquette est valide, a fortiori pas pour mon cas personnel. Medina est le disque d'un musicien, influencé autant par le rock, par les musiques électroniques que par l'Orient.

– Vous êtes sans doute dans une situation difficile parce que vous réprouvez cette catégorie, mais vous en bénéficiez également…

– Pour notre concert 1,2,3 Soleil, avec Khaled et Faudel, tout le gratin du show-biz était présent: les mannequins, les créateurs de mode, les chanteurs de variétés, les joueurs de foot. Est-ce que cet engouement reflète la réalité? Certainement pas. Par phénomène de mode et non par goût du risque, chacun en France se doit de posséder un disque de raï. Cela ne signifie pas que les gens aiment ça mais qu'ils souhaitent suivre la tendance générale. Le monde arabe est un prétexte pour vendre. Comme le sont toutes les modes.

– Est-ce que cette opération 1,2,3 Soleil, largement promue sur le mode orientaliste, n'a pas été lancée dans cet esprit? Ne représente-t-elle pas la quintessence de cette mode creuse?

– Non, je ne crois pas. Je connais très bien la personne qui a investi dans ce projet, le patron de la maison de disques. Il a signé les premiers albums de Khaled, il aime vraiment la musique arabe. A tel point qu'il vient d'être nommé responsable de sa société pour le Moyen-Orient. Si j'étais tombé sur un mec qui, pour des raisons mercantiles, aurait inventé de toutes pièces une telle opération, je ne l'aurais jamais fait. Pour moi, 1,2,3 Soleil était un acte politique. Trois «rebeus» (beurs) sur une scène et nous en avons fait la soirée la plus importante de France.

– N'êtes-vous pas contraint, aujourd'hui, malgré votre passion pour la musique électronique et le rock, de colorer vos compositions d'une teinte arabisante?

– Vous savez, avec un nom arabe comme le mien, on ne peut pas être qu'un artiste, on est forcément d'abord un phénomène social. Du fait de l'immigration, des problèmes d'intégration… Lorsqu'on rencontre Sean Connery, on ne l'interroge pas systématiquement sur l'Ecosse. De même pour Bono, le chanteur de U2, on ne lui pose pas de questions sur l'Irlande. Pour les gens, le fait de venir d'Algérie implique qu'on soit tous semblables, qu'on ait les mêmes influences, les mêmes problématiques. Si, dans ma musique, il y a un fondement oriental, ce n'est sûrement pas pour les mêmes raisons que Khaled. Ce n'est en tout cas pas pour des raisons commerciales. Je ne me sens pas comme un alibi, un quota beur pour maison de disques.

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