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Rachid Taha le 7 décembre 2012 à Rennes.
© AFP / THOMAS BREGARDIS

Carnet noir

Rachid Taha, la triste fin d’un passe-muraille

Le musicien français est mort, dans la nuit de mardi, d’une crise cardiaque. Il avait marqué l’histoire du rock et des musiques maghrébines en jetant des ponts inouïs entre les mondes

Il était la plupart du temps attifé comme une descente de lit, il paraissait n’avoir pas dormi depuis deux semaines et c’était souvent vrai, dans ses cuirs tannés de rockeur des sables, ses boucles oranaises, sa dégaine de boxeur dont le dernier match était sans cesse repoussé. Rachid Taha est mort la nuit, endormi, d’un cœur arrêté – il n’avait pas 60 ans, mais chacun s’attendait à ce que ce corps, éprouvé, lâche tôt. Il était resté un punk, un des meilleurs producteurs de France, un musicien qui avait tourné les ghettos en tables ouvertes. «Vous savez, avec un nom arabe comme le mien, on ne peut pas être qu’un artiste, on est forcément d’abord un phénomène social», nous disait-il il y a presque 20 ans. Il pensait être resté à la porte.

Rachid Taha naît à côté d’Oran, y passe ses premières années, un petit oued de pré-indépendance. Avec ses parents, il part, à l’envers de son monde, tout au Nord: Sainte-Marie-aux-Mines, dans une France qui bientôt votera Front national, puis dans les Vosges. Rachid comprend les regards, la distance, il apprend l’arabe littéraire, écoute la grande chanson classique égyptienne dont il adoptera beaucoup plus tard les violons pincés et les tambours épais. Il se retrouve à Lyon, dans une usine pleine de Maghrébins qui, pour la plupart, avancent sur la pointe des pieds. Avec deux de ses collègues, il crée Carte de Séjour, auquel s’adjoint un Français de souche, le groupe est un manifeste en soi.

Le Maghreb en Gaule

Il faut imaginer en 1986 ce que représente cette musique, Douce France (un bout de patrimoine que Charles Trenet chantait pour les prisonniers français aux mains des nazis), quand elle s’ouvre par les mélismes un peu tordus de Rachid Taha, ces arrangements de funk africain. Taha est l’enfant de la Marche des Beurs, de SOS Racisme; il pense à ce moment que, au festin national, toutes les communautés jouiront d’une place équivalente. La même année, le producteur Martin Meissonnier organise le premier festival raï à Bobigny – il est lui-même au cœur de la révolution world puisqu’il produit Fela Kuti, Papa Wemba ou Khaled: «On y a cru un instant. Mais la France est un pays profondément raciste. J’envoyais des disques à certaines radios, qui me les renvoyaient avec la mention: bougnoule.»

Taha s’accroche sans se vendre, avec cette résistance des herbes qui se savent mauvaises. Il part en solo, ses disques sont toujours des percées invraisemblables, des contre-pieds. Avec Diwân, il part à la rencontre de Cheikha Remitti, des musiques populaires, des cabarets d’Oran, mais sans perdre l’urbanité froide, l’anarchisme compulsif: il fait Rock the Casbah des Clash et en inverse l’orientalisme fat. En même temps, vers 1998, il rejoint 1, 2, 3 Soleils avec deux générations de chanteurs raï, Khaled et Faudel. Les maisons de disques françaises ont compris le filon, elles ont ramené le Maghreb en Gaule, elles ont fait de la musique du Maghreb une pop comme une autre. Pour la dernière fois en date, pour la dernière fois tout court peut-être, on voit des pubs pour trois Arabes sur TF1.

Electronique cosmopolite

Rachid Taha incarne ce moment beur en France, avant que le débat sur l’islam mais aussi le terrorisme n’accaparent le récit national. Très au-delà du slogan, avec la constance du cascadeur, le musicien ne cesse de refuser les identités assignées, la petite place qui lui est abandonnée. Ailleurs qu’en France, il aurait peut-être été célébré comme une sorte de Brian Eno rabelaisien. «Il était un visionnaire de la production», dit encore de lui Martin Meissonnier. Ses rencontres avec un autre ressortissant de Sainte-Marie-aux-Mines, Rodolphe Burger, ses derniers albums d’électronique cosmopolite, de guitares brandies, plaident pour lui. Il était l’outrance et la joie, l’ici vu d’ailleurs, et sa vilaine voix de conteur ouvrait dans ce pays postcolonial des terres inconnues.

Etrangement, cette année encore, il donnait à l’Institut du monde arabe de Paris un concert hommage à un troubadour algérien au timbre déchiré, à la vie empêchée, Dahmane El Harrachi, dont il avait repris le grand succès, Ya Rayah. Un chant d’exil perpétuel, d’absence reconduite, le chant d’un homme condamné à la mélancolie.

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