Critique: Daniil Trifonov, Neeme Järvi et le Gstaad Festival Orchestra

Rachmaninov et Liszt, entre envolées aériennes et accents impétueux

A 24 ans, Daniil Trifonov est déjà adulé comme une star. Alors qu’il s’apprête à accompagner le baryton allemand Matthias Goerne samedi prochain au Festival d’Edimbourg (on rêverait d’y être!), le pianiste russe donnait deux concerts, ce week-end, au Gstaad Menuhin Festival.

Samedi soir, il jouait le 4e Concerto en sol mineur de Rachmaninov, escorté par Neeme Järvi et le Gstaad Festival Orchestra. D’emblée, il attaque le thème principal d’un ton décidé. Puis il bascule vers les pianissimi magiques dont il est coutumier. Certes, le 4e Concerto de Rachmaninov n’est peut-être pas le plus inspiré des quatre concertos (les 2e et 3e Concertos étant plus amples et ouvertement lyriques), mais il regorge de trouvailles. Sous les doigts de Trifonov, le «Largo» est d’une grande poésie. On y admire cette simplicité, cette fragilité, dans un dialogue permanent entre le piano solo et l’orchestre. A l’inverse, le «Finale» abonde en jeux rythmiques déliés et virtuoses. Daniil Trifonov et Neeme Järvi y forgent une belle entente.

La 4e Symphonie de Mahler occupait la deuxième partie de ce concert. Optant pour des tempi enlevés, Neeme Järvi fait ressortir le côté faussement badin et naïf du premier mouvement. Vlad Stanculeasa, premier violon solo du Gstaad Festival Orchestra, utilise un violon accordé un ton plus haut pour le «Scherzo»; le caractère grinçant du morceau y est très bien restitué. Le «Ruhevoll» est doux et éthéré; on regrette que Neeme Järvi n’aille pas au bout du caractère tragique – comme une catastrophe – au cœur du mouvement. La soprano Rachel Harnisch chante le mouvement final d’une voix délicate et gracieuse. Une belle interprétation, malgré des imprécisions de-ci de-là.

Le lendemain, Daniil Trifonov se produisait à l’église de Saanen – un très bel espace pour du piano. Tout au long du récital, il est si absorbé dans son monde qu’on se demande s’il ne va pas se consumer. D’emblée, il imprime un grand phrasé nuancé à la Chaconne pour violon en ré mineur de Bach transcrite pour la main gauche par Brahms (qu’il joue avec la partition). Il y a là un souffle, une façon de conduire les lignes polyphoniques à leur apogée qui sont le reflet d’une grande intelligence musicale. Sitôt la Chaconne terminée, il enchaîne avec les Variations sur un thème de Corelli de Rachmaninov. L’énoncé du thème, si fragile et délicat, résonne comme une prière. La palette de couleurs et de timbres, le soin porté aux textures permettent d’illuminer les facettes hautement virtuoses de ces variations.

Les Douze Etudes d’exécution transcendante de Liszt dégagent ce même souffle. Tantôt se tenant droit, tantôt voûté au-dessus du clavier, les yeux comme hypnotisés par les touches, il passe du toucher le plus aérien («Feux follets») à des accents virils et emportés. Il enchaîne ces Etudes comme un grand cycle, alternant plages de lyrisme («Paysage», «Ricordanza», «Harmonies du soir») et éclats plus dramatiques. Singulier, inimitable, Daniil Trifonov force l’admiration. Le public se lève comme un seul homme pour lui réserver une standing ovation.