Barack Obama avait sans doute rêvé de léguer une autre image des Etats-Unis à la fin de son mandat. Début janvier, une vidéo postée sur Facebook créait l’émoi outre-Atlantique: on y voyait quatre jeunes afro-américains de Chicago brutaliser et humilier un adolescent blanc, handicapé mental, aux cris de «Fuck white people» et «Fuck Trump». Dans le malaise général provoqué par ces images, quelques opportunistes n’ont pas manqué l’occasion de dénoncer un flagrant délit de racisme antiblanc, en faisant carrément porter le chapeau au mouvement Black Lives Matter.

White Lives Matter? Certes. Il n’y a pas que cette évidente parodie d’antiracisme qui sonne faux. Tout l’épisode laisse une désagréable impression de piège: à quoi rime sa mise en scène de violence gratuite, plus démonstrative qu’autre chose, pour mériter les honneurs d’une telle accusation? Elle comble un peu trop les vœux de l’autre bord pour ne pas être suspecte. Comment ne pas songer du coup à ces cas douteux de «Hate Crimes» dont la rumeur a parsemé le cours des derniers mois, perpétrés parfois par des noirs qui se seraient fait passer pour des blancs… On est loin de l’Amérique post-raciale qu’avait semblé annoncer l’élection d’Obama – dont la carrière était justement partie de Chicago.

De quelle couleur?

Mais est-ce bien sûr? Et pour commencer, un noir, c’est de quelle couleur exactement? Jean Genet s’était posé cette question faussement provocatrice, en préambule des «Nègres» (1958). Quoi de plus pertinent pour une pièce qui déroule un jeu de masques où le noir peut jouer au blanc. (Et vice-versa?)

Une troupe de pseudo-comédiens noirs mettent en scène le meurtre d’une femme blanche face à un public de faux blancs et, pas très loin derrière, de vrais spectateurs de la même couleur. Car ce spectacle de violences commises sur l’un des leurs est fait pour être regardé par des blancs. Ne correspond-il pas à la haine qu’ils attribuent aux «nègres», pour mieux juger ceux-ci et conforter leurs propres certitudes, comme la lumière a besoin de l’ombre?

Simulacre

Le drame des noirs est de s’être vu confisquer par les blancs l’image qu’ils se font d’eux-mêmes et d’être condamnés dès lors à jouer leur identité. Ils peuvent être tentés d’aller au bout de cette haine, jusqu’à la destruction, dans l’espoir de se libérer grâce à elle et de reconquérir leur «noirceur», assumant ainsi les valeurs négatives que les blancs ont associées à leur peau.

Ils peuvent aussi faire le pari inverse que les émotions suscitées par le simulacre de crime produiront une réconciliation et rendront possible l’alliage des deux couleurs. Disons-le d’emblée, la seconde option est minoritaire dans la pièce. Elle est visiblement désavouée par Genet lui-même, qui ne croit pas à ce genre de solution grise. C’était en quelque sorte celle sur laquelle Obama avait misé.

Faux-semblant

La première est pourtant plutôt risquée, et rien ne dit qu’elle ne soit pas en fin de compte un faux-semblant. En mettant leur image à la merci du public «blanc», les quatre de Chicago savaient-ils vraiment ce qu’ils faisaient? La question vaut tout aussi bien pour le regard qui est jeté sur eux.