Culture

«Ils racontent des riens, des histoires de femmes ou de bombe crapuleuse»

Sous l'avalanche de livres parus cet automne, on retiendra quelques

Sous l'avalanche de livres parus cet automne, on retiendra quelques titres. En tête, les Carnets de guerre 1914-1918 d'Edouard Cœurdevey. Ce jeune instituteur de Baume-les-Dames, «embusqué» malgré lui, devra attendre 1917 pour pouvoir se battre en première ligne. Mais cette longue attente, dans une relative sécurité, va permettre à cet homme intelligent de noter ce qui se passe dans les arrière-cuisines de la guerre. Sensible, chrétien engagé, il supporte mal le spectacle qu'il a sous les yeux: la ribote quotidienne des troufions, leur grossièreté. Les profiteurs de la guerre. La morgue des officiers: «Ils sont là, tapant sur leurs guêtres avec la badine, courbant le râble sanglé dans la belle tenue bleu clair. Ils racontent des riens, des histoires de femmes ou de bombe crapuleuse [...] frelons bourdonnants et dorés, parasites, écornifleurs, nourris grassement pour laisser faire le travail aux sous-ordres.» Cœurdevey se scandalise aussi de la désorganisation de l'armée, si visible à l'arrière, et ne peut s'empêcher de la comparer aux méthodes des Allemands, dont il sait la supériorité. Grand lecteur de la presse, il jette un regard lucide sur les errements des stratèges et le bourrage de crâne quotidien.

Ces carnets - un manuscrit de mille pages - ont une réelle ambition littéraire. Elle se lit à son attention à la nature, à ses poèmes à la Péguy, mais encore à la façon dont il évoque les tourments d'une sensualité qui obsède le croyant qu'il est. Etrangement, c'est à la langue allemande que ce Français confie, au fil des pages, ses réflexions les plus personnelles: fiancé avant guerre à une Autrichienne, l'approche du conflit a décidé de leur rupture... Cet imposant volume, qui se lit sans ennui, a la force bouleversante de l'immédiat et de l'intime.

Etre médecin au front - et Louis Maufrais les a tous connus, les fronts: l'Argonne, la Champagne, Verdun, la Somme, à nouveau Verdun - c'est connaître la proximité physique. Celle des corps mutilés, défigurés, abîmés pour toujours par la mitraille. En laissant notes, photos et souvenirs à ses héritiers, ce médecin breton nous confronte à la réalité du terrain: celle de ces postes de fortune, bancals et sous-équipés, où les brancardiers amènent des blessés que l'improvisation du jour parvient parfois à sauver, miraculeusement. Mais qu'impuissant, Maufrais se résigne, si souvent, à renvoyer plus loin ou à laisser mourir. Dans cette «odeur de sang et de merde», un jeune soldat lui apporte un jour la main coupée d'un Allemand, encore porteuse d'une chevalière. Ou ce sont ces fouilles macabres, après bombardements, où l'on cherche en hâte, dans les gravats et la terre remuée, quelques restes souvent méconnaissables des camarades de l'instant d'avant. Récit «hallucinant» (Max Gallo), au ton imperturbablement sobre, J'étais médecin dans les tranchées est pourtant traversé par la chaleur humaine de cet homme qui n'a quasiment pas quitté l'enfer des premières lignes pendant cinq ans. Sans opinion politique, il se montre attentif à l'amitié de ses compagnons de combat, sans pitié pour la bouffonnerie de ces officiers qui paradent, indigné de la violence de commande: tirer sur les fuyards, «nettoyer» les tranchées.

Guerre européenne, au centre de laquelle figure le face-à-face franco-allemand, 14-18 fait l'objet d'un très intéressant exercice. Deux universitaires, l'un Français, Jean-Jacques Becker (Paris), l'autre Allemand, Gerd Krumreich (Düsseldorf), reviennent ensemble sur l'événement, chacun avec son regard et sa culture. Cet examen en miroir confronte ce que chacun sait de la crise de l'été 1914, de la mobilisation des opinions, de l'évolution des mentalités, de la vie sur le(s) front(s), des tentatives de paix ou de l'accueil de l'armistice, des deux côtés du Rhin. Passionnant.

Edouard Coeurdevey, Carnets de guerre 1914-1918. Un témoin lucide, Plon, collection Terre Humaine, 879 p.

Louis Maufrais, J'étais médecin dans les tranchées, Laffont, 325 p.

Jean-Jacques Becker et Gerd Krumreich, La Grande Guerre-une histoire franco-allemande, Tallandier, 308 p.

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