Littérature jeunesse

«Raconter des histoires aux petits, c’est leur offrir un monde»

La psychanalyste Claude Halmos, formée auprès de Françoise Dolto, publie un très beau recueil de contes. Une démarche d’ex-petite fille blessée plutôt que de pédopsychiatre

Uruburu. Le mot jaillit comme le chant d’un moineau, rebondit comme une bille sur les pavés, trébuche et se rattrape comme un gamin courant dans la forêt. C’est le nom donné par Claude Halmos au héros des contes qu’elle publie chez Albin Michel. Uruburu, donc, petit garçon aux cheveux fauve et aux yeux bleu foncé, garnement aux innombrables questions et à la volonté farouche.

Dans l’une des sept histoires, magnifiquement illustrées, il ne parvient plus à se mouvoir tant ses problèmes – de petites boules de poils noirs hirsutes – l’assaillent. Comme chaque fois, le salut vient d’un animal, ici un scarabée fumeur de pipe qui lui conseille de ne pas se laisser intimider. Et l’on assiste à cette scène mi-attendrissante mi-réjouissante, dans laquelle Uruburu prend ses soucis par la main… pour aller les noyer dans une rivière. Dans les autres contes, le voilà confronté à la question de la culpabilité ou baladé à travers le pays des rêves.

Formée par Jacques Lacan et Françoise Dolto, Claude Halmos est connue pour ses nombreux essais, ses chroniques et ses réponses au courrier des lecteurs dans Psychologies Magazine. Jamais encore, elle n’avait publié de fiction. Entretien.

Le Temps: Pourquoi ce passage à la fiction?

Claude Halmos: Je ne l’ai pas choisi. J’ai toujours eu envie d’écrire de la fiction sans m’y autoriser. Je considère qu’il y a des combats à mener, dont celui de prendre en compte la souffrance des enfants, alors j’ai écrit des essais. Ces contes ont surgi il y a quinze ans, durant des vacances en Italie, sans que je sache pourquoi. A l’époque, je n’en ai rien fait. Quand je les ai ressortis, récemment, j’ai été frappée de découvrir à quel point Uruburu ressemblait à la petite fille que j’avais été. Seule, avec dans sa tête des milliards de questions dont il fallait se débrouiller. J’étais très probablement arrivée à un point précis de mon trajet psychanalytique personnel lorsque j’ai rédigé ces histoires. Je travaillais alors avec une psychanalyste qui entendait vraiment l’enfance, ce qui n’est pas le cas de tous les analystes.

– D’où vient ce nom, Uruburu?

– Je fais partie des enfants à qui on a beaucoup volé de leur enfance. La dimension de jeu est très importante pour moi car j’ai du temps à rattraper. Alors je donne des surnoms, j’invente des mots… Le nom Uruburu m’est venu sans que j’y réfléchisse, mais c’est un assemblage de sons qui pourrait faire rire un enfant.

– La dimension fantastique est très présente dans ce livre. Une autre échappatoire?

– Encore une fois, je n’ai rien décidé mais il est vrai que c’est proche de moi. J’aime beaucoup inventer des histoires, surtout lorsque je me trouve avec des enfants, sur le mode: «on dirait que». A partir du moment où l’on accepte de sortir de la réalité, on peut rêver à tout.

– Vous dédiez ce livre à votre grand-père…

– C’était une évidence. Mon grand-père maternel était un homme simple, un paysan, quelqu’un de formidable. C’est la seule personne qui m’ait inventé des histoires, et il m’a donné des repères. Sans lui, je ne serais sans doute pas là aujourd’hui. Cela montre à quel point une parole peut sauver un enfant. Donner aux enfants le goût des histoires et de la lecture, c’est leur offrir un monde. Une planète où ils peuvent aller quand la vie pèse trop lourd…

–  Et lorsque tout va plutôt bien?

–  Ce n’est pas parce qu’on est bien dans son pays qu’on n’a pas envie de voyager. C’est toujours un très grand bonheur.

–  Avez-vous écrit en oubliant la psychanalyste ou, au contraire, dans le dessein de servir son propos?

– Je n’étais pas psychanalyste quand j’ai écrit, j’étais enfant. Mais cette enfant que j’ai été est au cœur de ce qui m’a fait devenir psychanalyste et continuer à l’être.

– Chaque histoire a un côté très rassurant en effet.

– Il y a, chaque fois, un questionnement ou un problème puis une résolution. Lorsque l’on vit dans une famille où l’on n’a pas pu se construire une sécurité intérieure, on a besoin en permanence de trouver des choses qui rassurent. Longtemps, la liste de mes phobies a été plus longue que celle des choses qui ne me faisaient pas peur, alors il est évident que si je peux rassurer un enfant, dans ma vie ou mon travail, je le fais. C’est quasiment une question de «tripes», comme l’on dit.

–  Le salut, dans vos histoires, vient toujours des animaux. Pourquoi?

– J’aime les animaux. Si j’avais une grande maison et du temps, j’aurais des chiens, des chats… Ils ont un rapport aux humains étonnant. J’ai vécu ces expériences où un chat vient se coller contre vous précisément à l’endroit où vous avez mal, comme pour vous soulager. Les animaux ne disent jamais de choses méchantes et ce n’est pas seulement parce qu’ils ne savent pas parler.

–  Le vocabulaire est très soutenu, contrairement à nombre de livres pour enfants. Une évidence?

– J’ai écrit comme ça me venait mais je ne vois pas pourquoi les enfants n’auraient droit qu’à une langue au rabais. Ils ne sont pas des sous-êtres et n’ont aucun besoin d’une sous-littérature. J’ai eu la chance de lire des livres très bien écrits, qui m’ont donné le goût de la lecture et de l’écriture. J’en sais le prix.

–  Avez-vous d’autres projets littéraires?

– Je dois relire quelques contes écrits à la même période. J’ai souvent des idées. Donc… à suivre, comme l’on dit à la fin des histoires!


«Les aventures d’Uruburu», textes de Claude Halmos et illustrations de Delphine Jacquot, Albin Michel

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