Essai

Ce que raconter son voyage voulait dire

Frédéric Tinguely plonge dans les textes des écrivains-voyageurs de la Renaissance pour en sonder le rapport à l’Autre

Ce que raconter son voyage voulait dire

Genre: Essai
Qui ? Frédéric Tinguely
Titre: Le Voyageur aux mille tours. Les ruses de l’écriture du monde à la Renaissance
Chez qui ? Honoré Champion, 244 p.

Découvrir, décrire, et incidemment se décrire dans le mouvement même de cette découverte. Trois mots-clés, trois actions qui peut-être circonscrivent le fonctionnement de l’écrivain-voyageur. Ces dimensions de l’expérience et du texte, Frédéric Tinguely, dans le très beau livre qu’il consacre à la littérature viatique de la Renaissance, les synthétise et les précise dès l’introduction qu’il donne à ses études: «Sonder l’infinie diversité du monde sans pour autant s’y abîmer».

Telle était en effet la menace qui planait sur ces voyageurs du XVIe siècle confrontés à une altérité d’autant plus radicale qu’elle surgissait – pour le Nouveau Monde en tout cas – de l’inconnu. A ce risque de dissolution dans la «nouvelleté» – comme on disait à l’époque – s’articulait par ailleurs son contraire: celui d’une réaction de rejet, d’incompréhension plus ou moins franche, porte ouverte sur le mépris de l’Autre.

Comment ces écrivains-voyageurs s’y prirent-ils pour éviter tant bien que mal ces écueils? Pour répondre à cette question, Frédéric Tinguely, professeur de littérature française à l’Université de Genève, propose une série d’études de cas, centrées sur des figures connues (Montaigne, Jean de Léry) ou moins (Jean Thenaud, Bertrand de la Borderie, Pierre Gilles).

En plongeant dans ces témoignages, on verra se dessiner les différentes tactiques d’appropriation de l’altérité, le lent apprentissage d’un discours sur la différence, ou la gestation d’une anthropologie – entre bien d’autres exemples, les pages consacrées à la réception de Montaigne à Rome par le pape Grégoire XIII (l’exotisme n’étant pas réservé au lointain) sont à ce titre fertiles… et savoureuses.

Ce livre est éclairant à tous points de vue: par son approche précise des textes (Frédéric Tinguely défend la notion de slow reading), par ce qu’il montre de la constitution d’un esprit moderne, et parce qu’il ramène dans ses filets des œuvres que l’on n’aurait jamais dû laisser se perdre.

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