Irène Némirovsky. Suite française. Préface de Myriam Anissimov. Denoël, 438 p.

«Avez-vous remarqué que ceux qui doivent mourir jeunes ou de mort violente ont sur leurs portraits un air mélancolique et un peu hagard? Même si les lèvres sourient, les yeux ont une expression sérieuse et attentive», écrivait Irène Némirovsky dans une nouvelle de Dimanche (Stock, 2000). Cela vaut pour elle, à en juger par son portrait en couverture de Suite française, la grande fresque romanesque à laquelle elle travaillait lorsqu'elle fut arrêtée en juillet 1942 et déportée à Auschwitz, où elle mourut à 39 ans. Née à Kiev dans une famille juive, mais élevée par une gouvernante française, elle avait 26 ans seulement lorsque parut chez Grasset son premier roman à succès, David Golder, peinture acerbe du milieu des affaires et portrait d'un vieux juif ruiné dont la femme et la fille sont également égoïstes et vénales. En treize ans, elle a ensuite composé une vingtaine de livres.

Celui qui paraît aujourd'hui a fait sensation à la dernière Foire du livre de Francfort, où les éditeurs étrangers se sont bousculés pour en acheter les droits de traduction. Inachevé mais bouleversant (il n'a que deux parties sur les cinq projetées), Suite française a une singulière histoire. Après l'arrestation de Michel Epstein, le mari d'Irène, lui aussi mort à Auschwitz, leurs deux filles de 13 et 5 ans furent sauvées par leur tutrice, avec ce manuscrit qui les suivit partout où elles trouvèrent refuge, à commencer par un pensionnat catholique. Elisabeth Gille, qui a consacré à sa mère une belle «biographie rêvée» intitulée Le Mirador (1992, rééd. chez Stock en 2000), a raconté cette enfance brisée dans Un Paysage de cendres (Seuil, 1996). Et c'est Denise Epstein, la fille aînée d'Irène, qui a déchiffré l'écriture minuscule de cet ultime manuscrit et en accompagne la publication d'un choix de notes de l'écrivain sur son travail, ainsi que d'extraits de sa correspondance avec son éditeur Albin Michel, qui l'a toujours courageusement soutenue.

Il est saisissant, ce regard réflexif que la romancière jette sur ce qu'elle écrit, quasiment à chaud, sur l'exode de juin 1940 et l'occupation allemande, alors qu'elle vit recluse et exclue à Issy-l'Evêque (le Bussy du roman), compensant son absence de documentation par sa compréhension intime des êtres. C'est d'abord le cri d'une femme qui considérait la France comme sa patrie: «Mon Dieu! que me fait ce pays? Puisqu'il me rejette, considérons-le froidement, regardons-le perdre son honneur et sa vie.» Et c'est vrai que le premier chapitre «Tempête en juin», qui montre les Français se jetant sur les routes pour fuir l'avance ennemie, est un tableau de mœurs riche, nuancé, mais implacable pour la frivolité, le cynisme et les petites lâchetés des uns et des autres.

Ils se croisent dans le désordre, les bombardements, la difficulté de trouver du ravitaillement. Le fils aîné, prêtre, de la bourgeoise famille Péricand accompagne des adolescents difficiles qui n'hésiteront pas à le tuer quand il s'opposera à ce qu'ils pillent une maison abandonnée; le second fils voit ses rêves de gloire militaire échouer piteusement, tandis que sa mère parvient à rejoindre la zone libre avec ses cadets, mais en oubliant son richissime vieux beau-père… Il y a aussi l'écrivain Gabriel Corte et sa maîtresse, le collectionneur de porcelaines Charles Langelet, une famille d'ouvriers, deux jeunes amoureux, et le couple des Michaud (les seuls à garder leur dignité dans la débâcle), sans nouvelles de leur fils soldat Jean-Marie.

Le second chapitre, «Dolce», montre de l'intérieur la vie quotidienne en France occupée, dans le village où Jean-Marie, blessé, a été recueilli par des fermiers. La vieille Mme Angellier, dont le fils est prisonnier, doit loger un officier allemand parfaitement correct qu'elle reprochera bientôt, sans raison, à sa bru Lucile de trop fréquenter. Après le désordre du premier chapitre, c'est à une sorte d'engourdissement dans la routine qu'on assiste ici, des liens s'instaurant peu à peu entre les habitants et ces jeunes soldats désœuvrés. Jusqu'au drame, brutal, car la guerre exacerbe les jalousies et les tensions sociales. On sait que l'écrivain hésitait pour la suite entre plusieurs choix narratifs, mais on admire ici sa maîtrise sereine, perceptible jusque dans cette note donnée en annexe: «Ce qui demeure: 1) Notre humble vie quotidienne 2) L'art 3) Dieu.»