Pierrot lunaire à l'Auditorium Stravinski. Sur la scène encombrée du sanctuaire jazz, Radiohead invite les âmes du samedi soir à sa veillée stellaire. Farfadet pop arrimé sur ressorts, sirène spasmodique aux chants sidérants, Thom Yorke offre à Montreux son irrépressible danse de Saint-Guy. Celle qui, depuis l'origine, confère aux concerts du quintette anglais la mise échevelée d'un exorcisme collectif.

Brûlant et badin, le chanteur de Radiohead se rit des hystéries codifiées d'un auditoire dévot, manifestement touché par la générosité d'un public dont seuls quelques rares élus ont encore en mémoire les lointaines visites helvétiques du groupe d'Oxford. Vendus en deux heures lors de la proclamation du programme, les billets de la soirée s'échangent au prix fort du marché noir sur la place montreusienne. Et dans la salle, pas un centimètre carré qui ne soit mis à profit par les fans agglutinés.

Première force de la pop européenne, Radiohead en scène goûte au bonheur d'un répertoire réconcilié, alliant au rock fiévreux de ses débuts les expérimentations libres de ses derniers disques. Et démontre, en deux heures d'un concert mené tambour battant, combien son aura mondiale repose sur la sublimation d'envies panoramiques. Ravalant le meilleur du rock anglais (de King Crimson à The Cure), débrouillant les équations craquelées de l'électronique germanique aussi bien que les arcanes oniriques des marges américaines (Tom Waits, Tim Buckley), Radiohead repique ses racines avec la mobilité d'un grand voyageur.

Composé pour une bonne part des titres de son récent Hail To The Thief, le show des Anglais parvient avec un minimum d'effets à suggérer les colères et les craintes d'un répertoire hanté par les démons de l'après-11 septembre. Et tandis que le guitariste Johnny Greenwood arbore un tee-shirt pacifiste aux couleurs américaines, Thom Yorke, dans l'une de ses rares adresses au public, introduit «The Gloaming» par ces mots: «Voici une chanson qui traite de la montée de la droite et du fascisme. Nous pouvons encore l'empêcher si nous agissons. Ces gens sont complètement cinglés.»

Mise en perspective historique qui confère aux titres les plus anciens («Talk Show Host», «My Iron Lung», etc.) un supplément de pugnacité retorse. Et lorsqu'à l'issue d'un «Street Spirit» ardent, le timbre séraphique de Thom Yorke conclut le concert par une invitation à «immerger son âme dans l'amour», l'idée que la musique pop à son plus haut niveau puisse infléchir le cours du monde reflue comme par enchantement.

Idéalisme partagé par Colin Greenwood, bassiste de la formation cuisiné à sa sortie de scène. Tignasse en bataille, prunelle pâle et voix flûtée, l'homme enchaîne les festivals européens et l'épuisement guette. «Nous sommes harassés, mais nous n'avons jamais été aussi heureux, glisse-t-il en coulisses. A l'époque de OK Computer (1997, ndlr), lorsque nous nous profilions comme un gros groupe de rock, la communication n'était pas très bonne entre nous, et nous n'en pouvions plus de jouer tous les soirs la même chose. Aujourd'hui, nous nous laissons aller, et nos erreurs nourrissent nos créations à venir.»

Passionné par le hip-hop, Colin Greenwood croit, à l'instar de son chanteur et parolier Thom Yorke, aux vertus militantes de la musique pop. Sur son torse, un tee-shirt gris arbore la mention «Bread Not Bombs» (du pain, pas des bombes). «Nous avons enregistré notre dernier disque dans cette bulle d'artifices qu'est Los Angeles, alors que la guerre d'Afghanistan faisait rage. Impossible de ne pas réagir. Mais n'allez pas croire qu'il s'agit d'un disque anti-américain. Des choses terribles se passent partout en ce moment, et ce serait faire preuve d'étroitesse d'esprit que de se focaliser sur un seul aspect de la question. A travers notre musique, nous tentons toujours d'offrir à la fois l'énergie de la confrontation et le réconfort de l'évasion.»

Equilibre délicat dont la traduction sonore évoque à plus d'un titre les méandres esthétiques du rock progressif, mené bien à propos à Montreux par la venue de Jethro Tull, King Crimson et Yes. «Je n'ai pas de disques de prog-rock dans ma collection, si vous voulez le savoir, se défend le bassiste. Mais j'avoue que parfois, je trouve nos chansons trop longues. Le fait que nos morceaux naviguent entre plusieurs climats tient surtout à la peur de s'ennuyer. Dans tout ce que nous faisons, nous essayons toujours de nous surprendre. J'ai cru rêver lorsque j'ai lu le programme du festival: que font les vieux rockers des années 70 lorsqu'ils meurent? Ils vont au paradis… ou au Montreux Jazz!»

Rens. http://www.montreuxjazz.com