Raf Simons dans la tête de Christian Dior

Frédéric Tcheng a filmé le designer flamand depuis son arrivée dans la grande maison jusqu’à son premier défilé. Et prouve qu’on peut mettre du drame et de la joie dans un documentaire sur la haute couture

Ça commence comme un film d’action: un nouveau directeur artistique arrive chez Dior. Il ne connaît que le prêt-à-porter. Son nom circule depuis des années pour avoir rhabillé les hommes au siècle passé. Le voilà donc catapulté dans le monde de la haute couture pour femme. Et huit semaines pour créer une nouvelle collection. Moteur, ça tourne!

Dans le rôle du styliste à qui échoit cette mission impossible: Raf Simons, designer flamand, génie de la sape que la maison LVMH a débauché chez Jil Sander pour remplacer John Galliano renvoyé après son pétage de plombs antisémite. Il a deux mois pour réussir ce qui en temps normal en prendrait entre 4 ou 6. Panique à bord. Dior et moi suit donc cette folle aventure qui doit s’achever en apothéose.

Biographie schizophrène

Car Dior est une marque patrimoniale, un monument français. Dans l’histoire de la mode, Christian Dior, son fondateur, fait ainsi jeu égal avec Gabrielle Chanel. C’est lui qui a inventé le New Look dans les années 1950. Lui encore qui va refaire éclore ces femmes-fleurs que la guerre avait étouffées sous les uniformes. Christian Dior revient d’ailleurs hanter le film qui raconte la poursuite de son rêve. Il apparaît avec ses faux airs d’Alfred Hitchcock à travers des images d’archives et une voix off qui lit des extraits de son étrange autobiographie. Dans Christian Dior et moi, le créateur parle de lui, cet homme tranquille – «Je déteste le bruit, l’agitation mondaine et les changements trop soudains» – pris dans le tourbillon effarant d’une marque à qui il a donné son nom. Une schizophrénie qui effraie jusqu’à Raf Simons, qui avoue avoir arrêté la lecture du bouquin au bout de 15 pages.

Dior et son héritage nécessitent des moyens. Pour Sidney Toledano, son directeur, pas question de faire dans la demi-mesure. Histoire d’ajouter encore un peu de poids sur les épaules du styliste qui ne sont pas forcément très larges. D’autant que la rupture avec le style Galliano sera forcément spectaculaire. Entre les deux designers, il y a un monde de différence. Le premier cultivait un esprit fantasque et saluait à la fin de ses défilés, déguisé en pirate, en dandy ou en n’importe quoi. Le second, c’est presque tout le contraire. Raf Simons est plus minimaliste que fanfaron, il est élégant, fume mais ne boit que de l’eau. Minimaliste, l’adjectif lui colle à la peau. Son arrivée chez Dior lui offre l’occasion de s’en débarrasser. «Si j’ai repris une maison minimaliste? Oui», explique-t-il en parlant de son passage chez Jil Sander. «Si je suis minimaliste? On verra après le défilé.»

L’insurpassable Loïc Prigent

Dans la catégorie du documentaire, le film de mode est peut-être un genre en soi. Il revient au journaliste français Loïc Prigent de l’avoir inventé. Ses films sur les petites mains de Chanel (Signé Chanel), sur Marc Jacobs chez Vuitton et sa série Le Jour d’avant où il filmait les créateurs pendant les 24 heures qui précédaient leurs défilés sont des bijoux de tension dramatique où le créateur reste soumis aux délais de ses fournisseurs et aux cadences infernales de ses différents ateliers. Mais où tout se termine toujours à la dernière minute, comme par miracle. Le happy end appliqué au métier du luxe.

Réalisé par Frédéric Tcheng, Dior et moi ne déroge pas à cette règle. La caméra tourne dans les ateliers, s’intéresse aussi bien aux mains qui font le boulot qu’aux boss qui font tourner la boutique. Raf Simons se prête volontiers au jeu, montre les coulisses, se laisse filmer en train de pleurer devant un manteau dont il a repris le motif d’une toile de Sterling Ruby, l’artiste californien qui peint au spray. Une épreuve pour le designer qui ne donne pratiquement jamais d’interview et cache ses émotions derrière un masque impassible, mais nerveux, où pointe parfois le stress de l’ampleur de la tâche. Pour le soutenir, il peut heureusement compter sur Pieter Mulier, son bras droit zen et débrouillard depuis 10 ans. Un homme solaire de l’ombre qui règle tout et prévient les catastrophes. Sauf lorsqu’en pleine semaine d’essayage, Florence, la première de l’atelier flou, est partie pour New York ajuster les achats d’une bonne cliente. Raf Simons explose. On lui explique gentiment le sens des priorités de la maison. Et qu’il est plus important d’aller à la rescousse d’une femme qui dépense 350 000 euros de vêtements chaque saison. Le film montre alors le décalage entre les impératifs d’une marque éminemment commerciale et un créateur tout entier pris par son art. Mais qui va relever le défi. Avec ses murs tapissés de centaines de milliers de fleurs fraîches de toutes les couleurs, le décor de son premier défilé va rester dans les mémoires, débauche fabuleuse mais insensée pour 20 minutes de passage. L’événement se déroule le 2 juillet 2012 dans un hôtel particulier du boulevard d’Iéna. C’est le nom d’une bataille de Napoléon. Ceux qui ont vu cela pourront dire, comme le petit caporal à ses grognards d’Austerlitz: «J’y étais.»

«Dior et moi», un film de Frédéric Tcheng, avec Raf Simons, Jennifer Lawrence, Marion Cotillard. 1h26. Sortie en salles le 2 septembre.

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