Le Montreux Jazz l’avait choisi pour chanter à sa conférence de presse, en avril dernier. Un coup de cœur que le festival a fait découvrir au public suisse sur la scène du Lab en juillet. La voix rauque et singulière de Rag’N’Bone Ma envoutait alors une salle émue par l’humanité du bonhomme. La délicatesse du chanteur britannique en avait d’ailleurs surpris plus d’un, vu son allure de colosse tatoué. «Beaucoup de gens sont en effet très étonnés de me voir chanter de la soul. Mais je trouve surprenant que l’on dise que mon look ne correspond pas à ma musique. Je vais finir par le croire tellement on me fait la remarque», s’amuse encore Rory Graham, son nom à la ville, lorsqu'on lui fait la remarque.

Il n’aura pas fallu d’avantage au public helvétique pour tomber sous le charme du soulman. Son dernier single, «Human», qui a squatté les radios et les charts du pays l'automne dernier, est aujourd’hui certifié disque de platine. Rag’N’Bone Man sortira un premier album du nom de son titre phare le 10 février. L'attente est grande.

Assembler différents styles

En anglais, un «rag'n'bone man» est un ferrailleur, une personne qui prend de vieux outils jetés pour créer quelque chose de nouveau. Un pseudonyme qui fait sens quand le compositeur nous explique sa démarche créative: «J’ai grandi avec le jazz, le blues et la soul grâce à mes parents. Ça coule dans mes veines. J’essaye d’aborder la musique en mélangeant ces styles anciens afin de créer quelque chose de neuf. Je veux m’affranchir le plus possible des étiquettes, pour qu’on ait du mal à me ranger dans une catégorie.»

Ses goûts éclectiques, Rory Graham les doit aussi à Brighton, dont il est originaire. C’est ici que le musicien s’est lancé sur scène. «Cette ville a toujours eu une bonne réputation chez les musiciens. Je pense que c’est un endroit très ouvert d’esprit, qui a toujours porté un intérêt privilégié à l’art en général. On y trouve tous les styles de musique: reggae, hip-hop, rock et même metal! Il y en a pour tous les goûts. C’est très facile d’y trouver sa place.» Si Rag’N’Bone Man y a appris le métier de performeur, Brighton est également un point d’encrage où l’homme se sent chez lui. Même s'il constate une profonde évolution de la ville ces dernières années. «Tout est devenu plus centralisé. Vivre au cœur de Brighton est devenu très cher… Mais son âme, elle, est restée la même.»

La vie du chanteur a quelque peu changé elle aussi. Il enchaine aujourd’hui les dates tout en préparant la sortie de son prochain enregistrement. Un premier album – baptisé lui aussi «Human» – qui donne suite à trois E.P., dont le dernier, «Wolves» (2014), avait déjà rencontré un certain succès en Angleterre. «Tout est devenu plus sérieux. Il y a beaucoup plus de gens qui viennent me voir en concert. Avant, je jouais dans des cafés sans trop de prétention. On faisait la fête et on buvait beaucoup, rigole le colosse. Maintenant je ne peux plus le faire, il faut que je sois au top de ma forme le lendemain pour pouvoir assurer sur scène et combler les attentes du public.»

Un album comme un film

A l’approche de la sortie de «Human», Rag’N’Bone Man avoue son amour pour les albums-concepts. Selon lui, penser un disque comme une œuvre artistique cohérente est bien plus difficile qu'autrefois. «Tout cela est dû à l’industrie du streaming. Non pas qu’elle soit néfaste, moi même je trouve ça incroyable d’avoir le monde de la musique au bout des doigts et de pouvoir l’explorer. Le problème est dans la diminution de l’attention d’écoute. Les gens veulent de l’instantané, ils ne prennent plus le temps de savourer un album. Moi, j’ai grandi à cette époque où on les écoutait en entier, sans changer de chansons. Je voulais tout entendre.» Rory ne se sent pas seul pour autant et pense que le renouveau du vinyle est provoqué par ces éternels amoureux des «long play». Il compare également la création d’un album avec celle d’un long métrage. Sa passion pour le cinéma l’inspire d’ailleurs dans ses textes. «Parfois il m’arrive d’être face à la feuille blanche, car je ne trouve rien à dire d’intéressant sur ma vie. Le cinéma est une source d’inspiration impérissable.» Un autre moyen d’expression, selon lui, qui permet une réflexion sur le monde et un autre regard sur notre réalité.

Ancien aide-soignant

Avant de devenir chanteur, l'Anglais, qui fêtera ses 32 ans à la fin du mois, travaillait comme aide-soignant auprès de personnes atteintes des syndromes d’Asperger et Down. Sa sœur étant elle même trisomique, s’est tout naturellement qu’il s’était tourné vers ce métier – «afin de faire du bien autour de moi, de comprendre et maîtriser ce que je ne connaissais pas encore de ce handicap», dit-il. Un travail qu’il avoue avoir adoré et qu’il n’hésiterait pas à reprendre si sa carrière musicale venait un jour à s’arrêter. Une leçon de vie qui lui a permis de faire preuve de compassion et qui a même donné naissance à son tube Human: «Ce que je voulais dire dans cette chanson, c’est que beaucoup de gens se plaignent de leurs problèmes qui n’en sont pas vraiment. Si on prend un peu de recul sur le monde et que l’on regarde l’autre, on se rend compte que certaines personnes ont des obstacles bien plus difficiles à traverser.»