Visions délirantes

Maître influentdu XIXe siècle, architecte, dessinateur prodigieux, Eugène Viollet-le-Duc a restauré l’église de Vézelay, la Sainte-Chapelle, Notre-Dame de Paris et la cathédrale de Lausanne. La Cité de l’architecture & du patrimoine lui consacre une exposition

Dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, achevé en 1868, Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) écrit: «Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné.» Cette phrase s’oppose aux principes désormais reconnus de la restauration, qui préfère suivre la règle de l’intervention minimale et s’interdit aussi bien les interprétations que les rajouts fantaisistes. Elle est d’ailleurs citée à charge contre son auteur dès le XIXe siècle.

Or ce n’est ni l’affirmation d’un trublion de l’architecture ni la gesticulation d’un irresponsable soumis à ses caprices. Quand il commence à publier son Dictionnaire raisonné, Viollet-le-Duc a déjà restauré l’église romane de Vézelay à la demande de Prosper Mérimée. Il a participé à la restauration de la Sainte-Chapelle de Paris. Il a entrepris son grand œuvre, Notre-Dame, qui durera vingt ans. Il occupe des postes officiels comme celui de chef du Bureau des monuments historiques, où il est nommé en 1846. Et il va s’atteler dès 1872 à la restauration de la cathédrale de Lausanne, ville où il est décédé, dans la maison qu’il y avait construite (lire l’encadré).

Viollet-le-Duc est un étrange mélange d’érudition, de raison et de fantaisie. Comment lui consacrer une exposition équitable? C’est ce que s’est proposé de faire la Cité de l’architecture & du patrimoine à Paris* en confiant son commissariat à Jean-Michel Lenniaud, un historien qui ne peut pas être soupçonné d’indulgence puisqu’il a publié au début des années 1990 un livre intitulé Viollet-le-Duc ou les délires du système (Mengès).

«Tout se passe, écrit Jean-Michel Lenniaud dans le catalogue, […] comme si, malgré tant de recherches et de commémorations, le génie de cet architecte ne parvenait pas à s’imposer d’indiscutable façon. Comme si l’on n’arrivait toujours pas à prendre la vraie mesure de cet œuvre immense…» En dépit de cette mauvaise fortune critique, l’œuvre architecturale et théorique de Viollet-le-Duc conditionne encore la manière dont nous percevons les monuments du Moyen Age et elle participe à une conception encore plus répandue du constructeur démiurge, génial et grandiose.

En 1830-1831, à 17 ans, Viollet-le-Duc travaille chez des architectes parisiens passés sous les fourches caudines de l’Académie. C’est le moment de postuler comme élève à l’Ecole des beaux-arts. Il refuse: «L’école est un moule, ils en sortent presque tous semblables», dit-il. Il est conscient de sa singularité et il ne veut rien en perdre. Il se formera au cours de plusieurs voyages, dont 18 mois en Italie, où il produit d’innombrables dessins d’une virtuosité prodigieuse. Et grâce à son sens aigu des relations sociales, des réseaux dirions-nous aujourd’hui, il parvient à se tailler une place à part dans la France de Louis-Philippe puis plus tard du Second Empire.

L’exposition ne se dérobe pas devant ces contradictions. Jean-Michel Lenniaud le confirme: «Le sous-titre en est témoin, Les visions d’un architecte. On s’y est demandé s’il fallait entendre la raison viollet-le-ducienne comme le producteur d’une longue chaîne discursive ou si l’on pouvait admettre que l’architecte procédait par illuminations que l’intelligence rhétorique se chargeait ensuite d’organiser. Autrement dit, il a été question d’entrer plus avant dans l’analyse d’une pensée systématique pour chercher à mettre en évidence les processus délirants.»

Un mélange explosif de raison et de déraison alimente en effet les trois fondements de la pensée de Viollet-le-Duc. D’abord sa fascination pour le Moyen Age, dont la redécouverte est en cours au début du XIXe siècle, notamment en Angleterre. Jusqu’à cette époque, la Renaissance a dicté sa loi. La période révolutionnaire puis impériale correspond à une nouvelle gloire de l’Antiquité qui nourrit le néoclassicisme. Les jeunes artistes émergeant après la chute de Napoléon vont aller chercher ailleurs leur inspiration.

Lorsqu’il visite l’Italie en 1836-1837, Viollet-le-Duc est donc prêt. Il absorbe d’un coup le gothique international, dont il reproduit les merveilles dans ses dessins. Revenu en France, il devient rapidement un connaisseur averti de cette période et, grâce à ses travaux à Vézelay et à la Sainte-Chapelle, il en est le spécialiste incontesté. Mais de quelle sorte? Il respecte parce qu’il admire. Il invente parce qu’il «voit», parce qu’il devine ce que les créateurs de ces monuments ont voulu. Il se place à l’extérieur comme observateur ou comme savant, et à l’intérieur comme artiste. Il invente un Moyen Age aux deux sens du terme, il le découvre et il le crée.

Le deuxième fondement de la pensée de Viollet-le-Duc est sa fascination pour la nature. Il étudie la zoologie, la géologie, la cristallographie… C’est un marcheur qui parcourt les paysages et les montagnes. Il voue un culte au massif du Mont-Blanc, dont il fera une carte détaillée et dont il projette une formidable entreprise de restauration, rien que ça. Ce projet au premier abord démesuré, du moins à l’époque, prolonge logiquement sa vision de l’architecture. Pour lui, les constructions et les monuments obéissent à des processus de croissance, de transformation et d’évolution analogues à ceux de la nature, ce qui le conduira à fonder le Musée de sculpture comparée qui ouvrira après sa mort dans le palais du Trocadéro, aujourd’hui dans le palais de Chaillot, au-dessus de cette exposition.

Conséquence de ce naturalisme architectural et troisième fondement de sa pensée, Viollet-le-Duc considère l’espace comme un organisme dont tous les éléments sont liés entre eux et contribuent chacun au fonctionnement de l’ensemble. C’est ainsi que ses travaux de restauration vont de la structure des bâtiments et de leur profil dans l’espace urbain à l’ameublement, aux décors et aux objets de culte, dont il fera fabriquer des versions dessinées par lui dans le style du Moyen Age. Cet organicisme du bâti ajouté à sa représentation de l’environnement aboutit à la vision d’un espace total, allant du plus petit au plus grand, dont l’unité et la cohérence naturelle permettent de déduire chaque élément à partir des autres, et de ce fait d’inventer ceux qui feraient défaut même s’il n’en reste que des traces infimes.

L’exposition de la Cité de l’architecture donne de nombreux exemples de ces glissements aux limites et de ces sauts glorieux dans l’inconnu. La méthode de ce «délire» risque de passer inaperçue car elle n’est l’objet d’aucun chapitre particulier alors qu’elle est présente partout. C’est le rapport fusionnel de Viollet-le-Duc au dessin et à l’aquarelle, donc au tracé et à l’esquisse rapide qui va de la vue à la main. Viollet-le-Duc ne pense pas que par concepts, il pense par images. Et ces images sont matérialisées par le dessin donc par le corps. Il est engagé dans ses convictions non seulement par des raisonnements logiques mais par une sorte de certitude corporelle, un sentiment d’accomplissement qui s’impose quand le dessin est réussi. Ses «visions» l’engagent corps et âme. Elles étançonnent son aplomb et sa force de conviction.

Viollet-le-Duc n’est pourtant pas un cas d’école à reléguer au grenier des savoirs. Délirante ou non, son idée de l’espace total et de la restauration du monde, c’est-à-dire de la construction d’un monde parfait issu de la science et du rêve, a engendré bien des croyances et elle les nourrit encore au début du XXIe siècle.

* Viollet-le-Duc, les visions d’un architecte. Cité de l’architecture & du patrimoine, palais de Chaillot, 1, place du Trocadéro, 75016 Paris. Rens. www.citechaillot.fr. Ouvert, sauf mardi, de 11 à 19 h (jeudi 11-21 h). Jusqu’au 9 mars 2015.

Un mélange explosif de raison et de déraison alimente les trois fondements de la pensée de Viollet-le-Duc