Cinéma

«Ralph 2.0» ou le brise-fer dans la machine

Héros d’un jeu vidéo préhistorique, Ralph La Casse revient mettre le souk dans internet. Trépidant, inventif, débordant d’idées et pullulant de références, cet excellent produit Disney porte la marque de Pixar

Ralph La Casse a les poings durs, un caramel mou dans le cerveau et le cœur tendre. Son job, c’est démolir à mains nues les immeubles, mais il en a marre d’être le bad guy de son jeu vidéo 8 bits. Avec un peu d’aide de la minuscule Vanellope von Schweetz, pilote intrépide, la brute se rachète une conduite et décroche la médaille du chic type. Les mondes de Ralph (2012) joue sur la nostalgie des gamers en rassemblant autour de Ralph quelques figures au charme suranné, tels Pac-Man, Super Mario ou Donkey Kong. Le succès du film appelait une suite.

Les auteurs, Phil Johnston (Zootopia) et Rich Moore (Zootopia, les Simpsons et Futurama à la télévision), auraient pu se la jouer en pantoufles en emmenant Ralph et Vanellope rendre visite à d’autres personnages rudimentaires des années 80. Ils ont préféré passer la surmultipliée.

Le volant qui permet de participer aux courses motorisées de Sugar Rush se brise. Comme cet article n’est plus fabriqué, le gérant de la salle de jeu débranche la borne et Vanellope est au chômage. Il semblerait toutefois qu’on puisse trouver un volant sur internet. Et comme la salle vient de s’équiper en wi-fi, Ralph tente sa chance. Vloup! Aspiré par la connexion à haut débit, il atterrit au cœur d’internet. Une mégapole de taille planétaire! La Métropolis de Fritz Lang version 4.0 sillonnée par les autoroutes de l’information! Le Hong Kong de Ghost in the Shell à la puissance 1000! Des buildings à perte de vue affichant de prestigieuses raisons sociales – la plus haute tour est celle de Google… Tout l’environnement d’internet est traduit en figures graphiques astucieuses – les pop-up publicitaires s’incarnent en aigrefins naïfs et douteux, comme Spamley et d’innombrables homuncules à tête cubique baguenaudent dans les rues –, ce sont les milliards d’êtres humains en train de pianoter sur leur clavier.

Comme deux provinciaux débarquant dans la capitale, Ralph et Vanellope, complètement perdus, se font gruger, achètent pour 21 000 dollars le volant de plastique. L’aventure ne fait que commencer.

Infecte créature

La dernière frontière des westerns s’est déplacée dans le cyberespace. En 1982, Tron faisait sensation en filant sur les circuits intégrés. L’année passée, dans Ready Player One, Steven Spielberg a inventorié ces nouveaux territoires. Ralph 2.0 prolonge l’épistémologie de quelques grandes réussites de l’animation qui allégorisent biotopes parallèles, comme celui des personnages de dessins animés (Qui veut la peau de Roger Rabbit?), et infra-mondes inaccessibles, comme ceux des émotions (Vice-Versa) ou de la mort (Coco).

Si Ralph 2.0 est un peu long à se mettre en place, les affaires démarrent sur les chapeaux de roues dès que Ralph et Vanellope arrivent dans internet. La petite chauffarde trouve sa place dans Slaughter Race, une course automobile inspirée de Grand Theft Auto dans laquelle tous les coups sont permis et qu’agrémentent des clowns flippants, des chiens méchants et des requins dans les égouts. Elle se détourne de Ralph pour appuyer sur le champignon.

Pour retrouver sa copine, le malabar abandonné a l’idée de saboter Slaughter Race. Accompagné de Spamley, il descend dans le Dark Web. Auprès d’un cousin bicéphale de Jabba le Hut, il acquiert le virus susceptible de mettre des bâtons dans les roues des fous du volant. Une horreur: l’œil de Sauron planté au bout d’une scolopendre électrique. L’infecte créature repère la vulnérabilité et la duplique. Or, dans tout internet, il n’y a pas plus vulnérable que cette pauvre brute délaissée de Ralph. Il se met à proliférer tel des cellules cancéreuses qui finissent par composer un avatar de King Kong escaladant la tour Google! Ralph casse effectivement internet ainsi que le promet le titre anglais du film, plus alléchant que ce minable «2.0».

Mignon lapinou

Quand Disney a racheté Pixar, on a craint que la Mickey Ltd n’étouffe la créativité de la société qui a révolutionné l’animation. C’est le contraire qui s’est passé: l’inventif petit studio a galvanisé le vieux mastodonte. Ralph 2.0, c’est du Pixar gréé par Disney. Le film va vite, très vite. Il faut un œil de mutant ou de millennial pour saisir toutes les allusions, repérer les figures de la culture pop des quatre-vingts dernières années, dont un bon paquet est issu du catalogue Disney – Dumbo, Dark Vador, Groot qui répond aux questions du public («I am Groot»), Grincheux, Buzz l’Eclair, R2-D2…

Le film atteint le sommet du délire quand, poursuivie par des Stormtroopers, Vanellope trouve refuge dans un salon rose accueillant toutes les princesses Disney! Pocahontas, Raiponce, Mulan, Belle, Jasmine la copine d’Aladdin, Tiana qui embrasse les grenouilles, Vaiana la Polynésienne, Anna et Elsa des royaumes septentrionaux, Ariel la petite sirène… Les charmantes vocalises de Blanche-Neige n’attirent plus les mésanges mais les regards effarés de ses benjamines. Quand elle se sent en danger, Cendrillon casse sa pantoufle de verre et brandit le tesson. Et Merida, la rouquine de Rebelle, s’exprime dans un écossais si rocailleux que personne ne la comprend… – «Mais elle est de l’autre studio, précise Anna, dans une érudite mise en abyme: oui, la farouche Highlander est estampillée Pixar.

Il faut rester jusqu’au bout du générique de fin car il recèle deux pépites désopilantes. Ralph introduit l’esprit des Monty Python dans un jeu vidéo pour les moins de 4 ans où il gave à l’excès de crêpes un mignon lapinou… Et puis, hilare et décomplexé, il beugle une chanson de La reine des neiges devant une salle vide.


Ralph 2.0 (Ralph Breaks the Internet: Wreck-It Ralph 2), de Phil Johnston et Rich Moore (Etats-Unis, 2018), 1h52.

Publicité