«E urêka»! En 1964, la grande attraction de l’Exposition nationale de Lausanne est un monstre noir de tôles, de tiges et de roues dentées animé par un ­mouvement convulsif qui produit un vacarme soutenu. Eurêka , c’est le nom de la machine conçue par Jean Tinguely. Un symbole pour une manifestation destinée à ­fêter, déjà, le génie suisse et ses prouesses. L’après-guerre s’achève. L’économie est florissante. La Suisse est un îlot de paix et compte bien le rester malgré la Guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Elle a choisi son camp. Elle est neutre. Elle est belle, elle a le sens pratique et il en faut pour atteindre la plénitude.

Que fait cette machine hoquetante à quelques pas du pavillon de l’armée? Que fait ce point d’exclamation au milieu d’une foire au contentement. Jean Tinguely est adoré. Jean Tinguely est détesté. Eurêka arrange et dérange. Est-ce cela, la Suisse des mécaniques parfaites, des engrenages bien huilés? A l’Exposition nationale de 1964, on visite les bâtiments conçus par Max Bill dans le style architectural rationaliste. Ou les collections suisses de peintures rassemblées par nos industriels. Pendant que grince, pas loin, Eurêka , une machine qui tourne sans fin et sans finalité, un symbole renversé de la fête dont elle est la star, un masque grimaçant comme ceux de nos carnavals.

Quarante ans plus tôt, Le Corbusier imagine le pavillon de L’Esprit nouveau qu’il va proposer à l’Exposition des arts décoratifs de 1925 à Paris. Une autre machine. A habiter, cette fois. L’espace parfait, avec ses meubles, ses tableaux… En somme, un mode de vie raisonnable et sain quelques années après la tuerie de 1914-1918. Une autre machine et un autre scandale pour les organisateurs de l’exposition qui envisagent de dissimuler la verrue rationaliste derrière des palissades car son style contredit celui de l’époque, l’Art déco. Lumière entrant par de grandes baies. Terrasses accueillantes. Espaces généreux mais économiques car rien n’y est inutile. Une autre machine, où tout est finalité. Le pavillon de L’Esprit nouveau sera la matrice de l’œuvre de Le Corbusier, un manifeste, mais aussi la source de l’architecture moderne internationale.

Y a-t-il quelque chose de suisse dans la machine de Tinguely et dans le pavillon de L’Esprit nouveau ? Dans le désordre bien organisé de 1964. Dans l’ordre impeccable de l’architecture de 1925. Au début des années 1940, un homme se promène dans la campagne avec son chien. Il s’appelle Georges de Mestral. Il observe que de petites boules végétales s’accrochent à son pull-over et aux poils de son chien. Il inventera le Velcro dont les deux bandes de matériaux différents s’accrochent l’une dans l’autre et qui s’est propagé dans le monde entier depuis sa mise au point vers 1950. Peut-on inventer un pareil objet pendant une promenade? La légende est belle, peut-être vraie. Elle est simple, comme le Velcro, comme les engrenages briquebalants de Tinguely, comme l’espace rigoureux de Le Corbusier. Un style suisse?

Lorsque que le voyageur franchit une frontière, fût-elle aussi ténue que celles d’Europe aujourd’hui, il remarque aisément qu’il entre dans un autre paysage. L’alignement des arbres, les façades des maisons, le parcellaire des prairies et des champs cultivés… Pas besoin de drapeau. Presque rien. Le monde des choses a une histoire. Au cours du XXe siècle, plusieurs créateurs suisses ont conçu des objets qui ont une histoire en commun et qui se sont répandus partout sur la planète au point de faire oublier leur lieu de naissance.

Vers 1957, à Bâle et à Zurich, des graphistes dessinent des chartes de caractères d’imprimerie qui se distinguent des précédents parce qu’ils sont droits, minces, continus et privés de toute fioriture. Max Miedinger imagine avec Eduard Hoffmann ce qui deviendra l’Helvetica. Adrian Frutiger conçoit l’Univers pour les machines à écrire IBM. Le style graphique suisse est adopté partout au point qu’il s’est imposé en informatique. Apple et Microsoft feront dessiner le Geneva et l’Arial, des caractères dérivés de l’Helvetica et de l’Univers, pour ne pas avoir à payer de droits.

En 1963, un Américain invente la souris pour ordinateur. Il en invente surtout le principe, car il faudra que Jean-Daniel ­Nicoud crée la souris à boule à l’EPFL en 1979 pour que l’outil permette des mouvements précis et harmonieux. De l’Helvetica à la souris, du cube Maggi à la capsule pour machine à café, l’histoire des objets suisses est pleine de ces solutions ingénieuses destinées à résoudre les problèmes pratiques compliqués. Rien de grandiose, de l’efficacité.

En 2009, l’architecture des immeubles de La Chaux-de-Fonds et du Locle, où les ateliers d’horlogerie partageaient l’espace avec l’habitation, a été classée au patrimoine de l’humanité par l’Unesco. Quoi de commun avec les pyramides d’Egypte ou le couvent de Saint-Gall? Trente ans plus tôt, ces immeubles paraissaient désuets, austères et dépassés. Entre-temps, le regard a changé. La solution qu’ils apportent aux relations entre le travail industriel et le logement apparaît maintenant précieuse. Et les Montagnes neuchâteloises affichent en grand le classement universel à la sortie des gares et dans les dépliants touristiques. Il faut du temps pour se voir soi-même. Le temps d’être vu par les autres.

Du génie pour résoudre les questions pratiques et pour organiser le monde visible, pour habiter l’espace et pour ranger les choses, il y en a partout ailleurs. Il y en a aussi ici. Celui d’aujourd’hui ne saute pas aux yeux. Peut-être sera-t-il plus visible dans trente ans.

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