jazz

Rantala-Diehl, bateliers du jazz

Deux pianistes émergents s’emparent de l’héritage du jazz – et au-delà – pour s’inventer des lendemains qui chantent

Genre: JAZZ
Qui ? Iiro Rantala
Titre: My History Of Jazz
Chez qui ? (ACT/Musikvertrieb)

Qui ? Aaron Diehl
Titre: The Bespoke Man’s Narrative
Chez qui ? (Mack Avenue/Musikvertrieb)

O n est bluffé et on ne l’est pas par ce disque-somme, disque-témoignage, disque-déclaration d’amour – comment l’appeler au juste? S’il épate (beaucoup) et dépite (un peu tout de même), c’est, assez curieusement, pour les mêmes raisons. Iiro Rantala connaît, c’est euphorique, ses classiques: ceux de la musique classique précisément, qui lui autorisent ici d’intrépides Goldberg Improvisations très éloignées des bibelots sonores à la Jacques Loussier, ceux du jazz d’avant (lui, bien sûr) ou d’après (lui, toujours, mais hypothétiquement, rien n’assurant que le jazz de demain passera par l’étape Rantala), y compris ceux de ces périphéries du jazz que peuvent constituer, selon sa propre terminologie, la scandinavian melancholiness ou le french type of ballad .

De fait, ce savoir mi-encyclopédique mi-disparate lui permet d’injecter à peu près tout dans tout: le stride joliment et jovialement défloré des premiers âges du piano jazz dans le «Liza» de Gershwin, le stride encore dans «September Song», mais celui, plus dépouillé, du Fats Waller tardif de «Your Feet’s Too Big», joint à l’élégance pointilleuse-pointilliste de Teddy Wilson, la poésie légère du «Bonsoir jolie madame» de Trenet dans «Americans In Paris», voire une glissade free dans la «Goldberg Improvisation III». Ajoutons-y, pour donner de cet ovni relatif une idée approximativement fidèle, un vagabondage mélodique autour du «Almost Like Being In Love» de la comédie musicale Brigadoon dans le «Bob Hardy» dû (pour le reste) à la plume de Rantala. Soit un solide appétit référentiel et un tempérament de passe-muraille ludique qui font plaisir à entendre: Rantala se soucie de l’académisme comme d’une guigne, et c’est tant mieux.

Seulement voilà: à multiplier les tours de passe-passe, le doute nous gagne sur la portée de ce dispositif d’imbrication (un peu trop) systématique, assez bien suggéré par l’intrigante géométrie du mobile de la photo de pochette. Le doute? Celui d’un bric-à-brac brillant, stimulant pour les neurones et gratifiant pour, disons, le show, mais un peu vain tant qu’un esprit de synthèse suffisamment affirmé n’aura pas conféré à ce tour du jazz la force d’une vision personnelle. Quelque chose, et Rantala permet d’y rêver, comme la mise en résonance parfaitement harmonieuse d’un passé glorieux et d’un présent (forcément) tâtonnant.

Ce lien, ombilical dans l’idéal, entre hier et aujourd’hui, l’étonnant Aaron Diehl, nouvelle recrue du label Mack Avenue, s’en approche davantage par des moyens différents. Repéré dans la mouvance de Wynton Marsalis, il croit donc à la nécessité d’une relecture de la tradition; mais, contrairement à Rantala, il a appris (où? comment? c’est la part de mystère des nouveaux venus) à s’effacer devant une mélodie. L’élargissement du trio au quartet par l’adjonction d’un vibraphone plaide lui aussi pour une prise de parole partagée.

C’est, de fait, à l’équilibre délicat du Modern Jazz Quartet que l’on pense, un MJQ qui se serait amouraché des architectures en mouvement, des tête-à-queue imprévisibles d’Ahmad Jamal. N’étaient quelques maladresses, dont un inutile et longuet Tombeau de Couperin, on conclurait volontiers au chef-d’œuvre. Reste un disque frémissant de promesses, dont les premières sont d’ores et déjà, et brillamment, tenues.

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