Célèbre, apprécié des riches amateurs qui ornent les murs de leurs demeures avec ses peintures et ses panneaux décoratifs, virtuose du paysage, des jeux et des sports chics comme les courses de chevaux, Raoul Dufy (1877-1953) a tout à la fois séduit ceux qui associent l'art au bonheur de vivre et agacé ceux qui le préfèrent du côté des quêtes intérieures. Sous un titre de slogan publicitaire pour une marque de cosmétiques, Raoul Dufy, Le plaisir, le Musée d'art moderne de la Ville de Paris tente une énième réhabilitation, une rétrospective qui commence avec les paysages de Sainte-Adresse, un port sur la Manche à quelques kilomètres du Havre, ville de sa naissance, dans la veine de l'impressionnisme de villégiature. Et qui se termine avec les énigmatiques Cargos noirs dont la lourde silhouette tracée en blanc émerge d'une brume obscure et les orchestres ou les violons qui ont servi à illustrer tant de pochettes de disques.

L'exposition du Musée d'art moderne de la Ville de Paris oblige à se frayer un chemin incommode entre les différents aspects de l'œuvre de Raoul Dufy. Car ce peintre n'est ni un simplet qui aurait seulement fêté les loisirs et la jouissance, ni un individu superficiel. Il est né huit ans après Matisse, dont il n'a pas la profondeur et la solitude, mais dont il a l'élégance; quatre ans avant Picasso, dont il a la virtuosité sans les tourments et les remises en cause. Entre 1906 et 1913, il se cherche, dans une période ou l'art lui-même se cherche. Comme beaucoup d'artistes de son temps, il reçoit de plein fouet la rétrospective Cézanne organisée au début de l'année 1907, peu après la mort du peintre. Il est avec Georges Braque à l'Estaque en 1908. Son pinceau léger et clair passe à la géométrie, aux volumes structurés. Il semble parcourir comme un promeneur curieux les nouveaux espaces inventés par les peintres qu'il connaît. Il a une trentaine d'années, il n'est pas entièrement lui-même.

En 1910 et en 1911, à la demande de Guillaume Apollinaire, il réalise un bestiaire gravé sur bois en noir et blanc où il conjugue la précision à la légèreté du dessin et à la construction ramassée imposée par ce mode d'expression. A partir de cette période il invente une technique picturale qu'il va utiliser jusqu'à la fin de sa vie, la disjonction des surfaces colorées et du trait. D'abord avec une certaine lourdeur dans des tableaux encore sous l'influence des débuts du cubisme, comme Les Maisons rouges de Sainte-Adresse (1910) dont les champs au premier plan sont hachurés et les blocs opaques des maisons entourés d'un trait foncé; ou dans La Grande Baigneuse de 1913. Très vite, Dufy comprend le parti qu'il peut tirer du jeu entre la couleur et le dessin, qu'il exerce non seulement dans la peinture, mais aussi dans les travaux pour l'artisanat et l'industrie du luxe. Il passe des beaux-arts aux arts décoratifs, sans théorie, sans volontarisme, sans souci de les unifier.

La commande d'une fresque pour le pavillon de l'Electricité et de la lumière de l'Exposition internationale de 1937 à Paris, consacrée aux Arts et techniques du temps présent, lui donne l'occasion de démontrer sa maîtrise des grands espaces et de déployer sa technique personnelle. C'est La Fée Electricité, une histoire de l'énergie, des inventions et des inventeurs déroulée sur plus de 60 mètres de long et 10 mètres de haut, qui a été installée depuis au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Il retrouve lors de l'Exposition internationale certains de ses compagnons de route du début du XXe siècle, Picasso, dont Guernica est au pavillon de la République espagnole, et Robert Delaunay, dont les grandes peintures-reliefs sont au Palais de l'Air. A côté de l'évocation par Picasso du bombardement de la petite ville basque, une peinture de souffrance et de bataille, à côté des constructions colorées et de la fusion architecture-peinture proposée par Delaunay, La Fée Electricité semble fêter le progrès technique avec un optimisme de commande. L'optimisme est réel, mais le projet ne manque pas d'ambition car la maîtrise d'une pareille surface, avec plus d'une centaine de personnages dans un paysage où figurent des bâtiments, des machines et l'illustration des bienfaits de la lumière artificielle, est une prouesse réalisée, comme c'est toujours le cas chez Raoul Dufy, sans avoir l'air d'y toucher.

Toute sa vie, y compris vers la fin, quand il peint des tableaux où une masse sombre et menaçante envahit le centre de paysages portuaires charmants, quand il célèbre la beauté des bouquets de fleurs ou la vue attrapée dans l'encadrement d'une fenêtre, quand ses mains sont atteintes par une maladie qui les paralyse, Raoul Dufy revient sur les mêmes motifs, les mêmes objets. Il ne se répète pas, il compose des variations ou propose des interprétations à la manière des musiciens. Inutile de chercher chez lui une volonté de faire école, une conception qui devrait dominer les autres. Cet art sans rapports de force, sans amertume et sans combat est presque unique dans son siècle.

Raoul Dufy, Le plaisir.Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75016 Paris. Rens. 0033 1 53 67 40 00. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 à 18 h (jeudi de 10 à 22 h). Jusqu'au 11 janvier 2009.