Musique

Comment le rap a conquis le monde

Une série et un livre reviennent sur la naissance de la culture hip-hop. C’est la deuxième fois cette année que la télé raconte notre histoire contemporaine en suivant le rythme de sa bande-son

C’est une époque où les tours du World Trade Center tenaient encore debout. Un temps où New York est une mégalopole au bord de la guerre civile. Pendant l’été 1977, un black-out géant plonge la ville électrique dans le noir pendant deux jours. Dans le Bronx, où les immeubles brûlent sans arrêt, les pilleurs en profitent pour vider les magasins. On l’oublie, mais dans les années 70, la ville la plus moderne du monde offre un spectacle à moitié lunaire, avec d’un côté les Blancs qui vivent à Manhattan jusqu’à la limite de Harlem, tandis que les Black et les Latinos s’entassent dans des ruines au nord de l’île.

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Scratch, graffiti et voguing

La partie lépreuse de New York encourage à la créativité. Ne dit-on pas que les fleurs naissent du bitume? Le disco qui bat son plein fait oublier à toute une génération les gangs et la misère. Sur ce terreau, le rap émerge et les graffeurs transforment les villes et les wagons du métro en galerie d’art à ciel ouvert tandis que la scène gay défile en travesti la nuit dans les entrepôts, imitant les filles de la mode en inventant le «voguing».

«A un moment où l’Amérique est confrontée à un regain de tension raciale, c’est une histoire très positive que j’ai voulu raconter. Et comment ces gosses, dans un monde en crise permanente, ont préféré s’exprimer avec des disques et des peintures en spray qu’avec des armes à feu.»

Cette culture qui pousse en dépit des interdits et d’une population qui n’y voit rien de bon, sert de décor à The Get Down, la nouvelle série produite par Netflix et réalisée par Baz Luhrmann. Un feuilleton qui plaque son scénario sur un style de musique? Cette année, c’est la deuxième fois qu’une chaîne cherche à raconter notre histoire contemporaine en suivant le rythme de sa bande-son. Vinyl, de Martin Scorsese et Terence Winter tentaient, avec l’aide de Mike Jagger, de revenir à l’orée du punk. Mais en format cathodique, la génération rebelle paraissait un poil plan plan, un peu trop lisse.

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En juin, HBO décidait d’annuler la suite des aventures de son producteur de rock déchu au look de pizzaïolo. «A un moment où l’Amérique est confrontée à un regain de tension raciale, c’est une histoire très positive que j’ai voulu raconter, expliquait Baz Luhrmann au blog IndieWire. Et comment ces gosses, dans un monde en crise permanente, ont préféré s’exprimer avec des disques et des peintures en spray qu’avec des armes à feu.»

Budget record

Parions que The Get Down ne connaîtra pas le même sort funeste. Il y a bien quelques critiques qui s’élèvent la jugeant trop esthétisante, mais la série profite déjà d’un vrai succès public. Il faut dire qu’avec son budget record de 120 millions de dollars – c’est deux fois plus que la première saison de Game of Thrones – l’entreprise cofinancée par Sony et démarrée il y a deux ans et demi est onéreuse. Au point que seuls les six premiers épisodes sur les 12 prévus sont actuellement visibles, les suivants étant annoncés pour 2017. Un retard qui s’explique par le perfectionnisme capricieux de Baz Luhrmann.

En plein projet, le réalisateur de Moulin Rouge et de Chicago a fait déménager toute son équipe de Los Angeles au Queens à New York pour coller au plus près de l’esprit de son sujet. L’Australien qui n’a pas forcément le hip-hop chevillé au corps a ainsi tenu à blinder sa street credibility en s’entourant de quelques-uns des acteurs principaux de cette époque. Nas et Grandmaster Flash tiennent les postes de producteurs associés et signent les compositions musicales. Les graffeurs John «Crash» Matos et Chris «Daze» Ellis ont apporté la touche artistique. Tous ont contribué à rendre authentique la manière de bouger et de parler d’une jeunesse qui réinvente les codes. Ajoutez à cela un soin extrême porté au détail, notamment vestimentaire, histoire d’allonger la note.

West Side Story hip-hop

Pour cette grande histoire, le réalisateur et le metteur en scène Stephen Adly Guirgis ont imaginé un posse. Cinq jeunes types qui cherchent à s’en sortir au milieu des dealers et de la violence. Un groupe de fiction pour mieux raconter la réalité de Grandmaster Flash, d’Afrika Bambaataa et de Kool Herc, les pionniers de cette musique qui transforment en rimes les tensions de South Bronx. Le hip-hop ne porte pas encore ce nom. Le son de l’underground n’a pas encore détrôné le disco qui rapporte des milliards aux majors. Mais c’est le début de la conquête.

Pour ce faire, Luhrmann a embauché un casting d’enfer d’acteurs tout frais et quasi inconnus. Les deux fils de Will Smith (Justice et Jaden) tiennent respectivement les rôles d’Ezekiel (le MC inspiré) et de Dizzee alias Rumi, glandeur le jour, graffeur la nuit, tandis que Shameik Moore campe Shaolin Fantastic, le DJ ninja qui crapahute sur les buildings. Et comme il faut toujours de la romance chez le réalisateur australien – c’est son côté Roméo + Juliette – il a créé Mylene (Herizen Guardiola), la jeune portoricaine qui rêve de devenir la nouvelle Donna Summer en remixant le gospel du dimanche en messe disco. Laquelle vit à travers la musique son histoire d’amour avec Ezekiel.

Dans The Get Down, la musique est partout et sert à tout, jusque dans le résumé des chapitres précédents qu’Ezekiel, que l’on voit plus tard devenu star, scande en rappant en préambule de chaque nouvel épisode. Alors oui, la série laisse parfois l’impression d’une version hip-hop de West Side Story. Les images sont un peu guimauve, l’histoire un peu trop belle. Mais la musique est bonne et on prend un plaisir fou.

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