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André Malraux croqué par Frassetto.
© Frassetto

Mentor

Raphaël Aubert: «André Malraux, pour vivre avec plus d’acuité»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Raphaël Aubert a choisi d'évoquer la figure tutélaire d'André Malraux

Ma découverte d’André Malraux remonte au collège. J’avais une professeure de français qui prêtait ses livres de poche aux élèves qui aimaient lire. C’est ainsi, notamment, que j’ai lu Les Conquérants. Je devais avoir quatorze ou quinze ans. Je me souviens encore de ma surprise. Je pénétrais dans un univers qui m’était tout à fait inconnu. Sur le moment je n’ai rien compris, mais j’étais fasciné: «La grève générale est décrétée à Canton.» Ainsi s’ouvre le roman, situé en Chine en 1925 et qui relate un épisode de la lutte contre le colonialisme. L’intrigue, à dire vrai, importe peu, c’est évidemment d’autre chose qu’il s’agit. De l’action, des valeurs. A l’époque, j’ignorais tout de l’auteur, alors ministre des Affaires culturelles, ami du général de Gaulle. Prix Goncourt 1933 pour La Condition humaine, le romancier avait combattu aux côtés des Républicains espagnols et commandé durant la guerre la Brigade Alsace-Loraine.

Après avoir lu Les Conquérants, j’ai acheté La Voie royale, qui se déroule en partie au Cambodge – je m’y rendrai moi-même plus tard et en ramènerai un roman. J’ai éprouvé la même fascination. Au point que je n’ai plus lâché Malraux. Clin d’œil du destin, en 1976 j’étais à Paris lors de l’annonce de sa mort. Aussi ai-je pu assister à l’hommage officiel rendu à l’écrivain. Jamais je n’oublierai ce moment: la Cour carrée du Louvre plongée dans l’ombre, une statue de chat égyptien en lieu et place du cercueil, le roulement sourd des tambours voilés de crêpes de la Garde, le Chant des partisans.

Lire aussi:  Les grands livres du XXe siècle. «La Condition humaine», d’André Malraux

Un modèle inatteignable, inaccessible

Avec les années, je suis devenu un spécialiste de l’écrivain. Invité dans les colloques, lui consacrant deux livres, collaborant au Dictionnaire Malraux. Et mon admiration le concernant reste intacte. Malraux continue pour moi de représenter une sorte de modèle. Inatteignable, inaccessible. Poser au disciple serait du plus parfait ridicule.

Certes, celui qui se prétendit un temps «Commissaire du Guomindang pour la Cochinchine» n’est-il pas sans reproches. Il y a le vol, en 1923, au Cambodge, de six statues du temple de Banteay Srei ou encore sa propension à la mythomanie. Tout cela, encore une fois, est vrai, mais n’oblitère en rien son génie. «A travers ses livres, écrit Gaëtan Picon, c’est l’accent frémissant et péremptoire de l’expérience vécue qui nous atteint; à travers ce que nous savons de sa vie, c’est la lucide recherche d’une image de l’homme: transformer en conscience une expérience aussi large que possible.»

L’écriture et la vraie vie

Ce mot d’ordre, comment ne pas le faire sien? En tant qu’homme aussi bien que dans ma vie d’écrivain, je ne crois pas avoir recherché autre chose.

C’est encore grâce à Malraux que je suis devenu journaliste. A défaut d’avoir pu être à mon tour – cela fera sourire – aventurier! La race de toute façon se perd, comme le déplore Clappique, personnage de La Condition humaine retrouvé dans Antimémoires au Raffles, à Singapour: «A gauche l’Inde, au nord le Siam, à droite la Chine et l’Indonésie…» Ce qui est certain, c’est que rien de ce que j’ai écrit ne l’aurait été si je n’avais pas rencontré l’œuvre de Malraux. Sans doute aurais-je écrit, mais d’autres livres.

J’ai parlé du romancier, il faut aussi évoquer l’écrivain d’art. Ayant accompagné dès mon plus jeune âge mon père, le graveur Pierre Aubert, dans les musées et les expositions, la vision de la création artistique telle que la développe Malraux, en particulier dans Le Musée imaginaire, m’a permis rien moins que d’appréhender mon propre héritage. De comprendre ce monde dont je suis issu. Nombreuses sont les théories sur l’art, bien peu sont opérantes. Entendez: bien peu fonctionnent. «Le génie grec, écrit Malraux, sera mieux compris par l’opposition d’une statue grecque à une statue égyptienne ou asiatique, que par la connaissance de cent statues grecques.»

Conception universaliste de la culture

Il s’agit là, me direz-vous, d’un banal comparatisme. Sauf qu’il y a ce qu’en fait l’auteur de La Métamorphose des dieux. La signification métaphysique qu’il donne à la création artistique. Au service d’une conception universaliste de la culture. «L’esprit ne connaît pas de nations mineures, il ne connaît que des nations fraternelles.» «La culture, dit-il encore, ne s’hérite pas, elle se conquiert.»

Qu’on est loin soudain du nouvel obscurantisme, de la nouvelle barbarie qui menace aujourd’hui nos sociétés et, avec elles, une certaine idée de l’humain et de sa grandeur. Idée que Malraux n’a eu de cesse de défendre. Combat que tout écrivain, après lui, ne peut que poursuivre.


Raphaël Aubert

Fils du peintre Pierre Aubert, Raphaël Aubert fait des études de lettres (langues orientales) et de théologie à l’université de Lausanne et à Paris, avant de devenir journaliste. Son premier recueil de poèmes, Proche de l’argile, ou la remontée, paraît en 1975. Raphaël Aubert consacre deux essais à André Malraux et collabore en 2011 au Dictionnaire Malraux (CNRS).


Profil

1953: Naissance le 16 août à Lausanne

2005: «Le Paradoxe Balthus», essai (La Différence)

2009: «La Terrasse des éléphants», roman (L’Aire)

2011: «Dictionnaire Malraux» (CNRS Editions)

2014: Prix de Littérature de l’Etat de Vaud

2017: «Le Voyage à Paris. Un carnet de Pierre Aubert» (art&fiction)

Dossier
Un auteur, un mentor

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