Théâtre

Raphaël Enthoven: «Monter sur scène est pour moi une question de vie ou de mort»

Enseigner et jouer la comédie relèvent d’un même élan, d’une même nécessité, estime le philosophe français. L’essayiste sera sur les planches mercredi à Coppet, à l’affiche du festival Autour de Mme de Staël. Il dit pourquoi le théâtre est vital à ses yeux

«Monter sur scène est une question de vie ou de mort»

Théâtre Le philosophe Raphaël Enthoven enseigne comme on joue. Démonstration mercredi au château de Coppet

Est-ce l’allure, une sveltesse de paladin cornélien? Le milieu, un père éditeur influent, une mère journaliste? Une tournure d’âme? Raphaël Enthoven est né pour le théâtre. Celui des idées: sur France Culture, il brille en porteur de torche, dans Le Gai savoir par exemple; il éperonne l’intellect dans des essais vifs comme Matière première (Gallimard), où il passe au crible de l’esprit les objets du quotidien – la carte fidélité par exemple. Mercredi, il regardera Jean-Jacques Rousseau dans les yeux, Les Rêveries du promeneur solitaire tout au moins. Il en dévoilera le tropisme romantique, la tentation romanesque, dans la cour du château de Coppet, dans le cadre du festival Autour de Mme de Staël.

Le Temps: Quel est votre rapport au théâtre?

Raphaël Enthoven: J’ai été acteur dans la troupe des anciens élèves de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, dite «troupe de l’Archicube». Monter sur scène, pour jouer une pièce ou donner un cours, est une question de vie ou de mort. La scène est paradoxalement le lieu où je suis le plus serein. Sur les planches, face à un public, il m’arrive d’éprouver cette forme supérieure de liberté qui consiste à n’avoir pas le choix. La radio offre une expérience comparable. Quand la lumière passe au rouge, vous savez que vous n’avez pas d’alternative: il faut agir comme on existe. Ou comme on respire.

– Quelle différence y a-t-il entre le métier de professeur et celui d’acteur?

– Aucune. Ce sont deux façons de transmettre du désir, et de le faire, en un sens, aux dépens de soi. Qu’on enseigne ou qu’on déclame, il faut se prendre au jeu si l’on veut être sincère. Les grands professeurs ont ceci de commun avec les grands acteurs qu’ils deviennent éloquents à l’instant où, répudiant toute conscience de soi et toute séparation du corps et de l’esprit, ils éprouvent littéralement ce qu’ils interprètent. La vraie maîtrise est au prix d’un tel abandon.

– La philosophie se méfie du théâtre, Platon notamment…

– Quel plus bel hommage qu’une telle méfiance? Prenons deux exemples. Platon redoute le théâtre comme il redoute la prose d’Homère, qu’il réduit à l’imitation de passions violentes et contrefaites. Et Rousseau, reprenant la critique platonicienne de la mimesis, reproche au théâtre de nous induire en erreur et de célébrer des «crimes et des forfaits que le peuple ne devrait pas supposer possibles». Mais ces deux censeurs opiniâtres témoignent d’abord, par leur refus du théâtre, de la fascination qu’il exerce sur eux. Les philosophes sont, en général, plus charitables avec l’art théâtral…

– A qui pensez-vous?

– Blaise Pascal, qui ne parle guère de théâtre, mais laisse entendre que, pour être roi, il suffit de porter une couronne et que, pour avoir la foi, il suffit de s’agenouiller et de prier. Autrement dit, le geste précède la décision, le mouvement précède l’identité, l’existence précède l’essence. Quel meilleur disciple de Pascal, en ce sens, que Sartre lui-même dont le célèbre garçon de café «joue à être garçon de café»? L’amour du théâtre repose sur un mouvement qui va du mouvement lui-même à l’identité qu’il cherche, et non l’inverse.

– Qui sont les auteurs qui montrent ce mouvement?

– Shakespeare, bien sûr: c’est en contrefaisant la folie qu’Hamlet devient, peut-être, effectivement fou. Et c’est en cessant de jouer la comédie de la royauté que le roi Lear perd sa couronne. Dans un cas comme dans l’autre, l’identité du personnage est consécutive (et non préalable) au rôle qu’il joue. On pourrait presque dire qu’une «identité» n’est que la somme de nos contrefaçons. Plus près de nous, Albert Camus ne dit pas autre chose, qui définit le «métier d’homme» comme la capacité de «bien remplir son rôle».

– A Coppet, vous vous interrogerez sur le romantisme de Rousseau. Quel est-il?

– Je laisserai de côté La Nouvelle Héloïse qui m’est toujours tombée des mains pour m’attacher à deux épisodes fameux des Rêveries du promeneur solitaire: celui où Jean-Jacques se laisse aller au pur plaisir d’exister sur une barque puis sur la berge d’un lac, et celui où, renversé par un gros chien, le philosophe se retrouve sanguinolent au bord de la route. Comment comprendre que, comme il le raconte, son sang «se mêle aux étoiles»? On peut lire ces deux passages comme deux exaltations romantiques du moi, alors qu’il n’en est rien. Je parlerais plutôt d’un salutaire abandon du moi qui ouvre la littérature sur ce qu’il faut appeler la «réalité».

– Qui sont les acteurs qui illustrent le pouvoir du théâtre?

– Les deux premiers qui me viennent à l’esprit sont deux évidences: Guillaume Gallienne et Isabelle Huppert. Deux géants polymorphes qui savent, sur scène, disparaître comme personnes pour réapparaître comme des personnages.

Autour de Mme de Staël, château de Coppet, me 17, 20h30; rens. 079 451 64 06.

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