Art contemporain

Rasheed Araeen, pépite oubliée

Le Mamco, en partenariat avec le Van Abbemuseum d’Eindhoven, présente la première rétrospective de l’œuvre de l’artiste pakistanais de 83 ans, que personne ne voulait exposer 

Il existe des artistes qui sont passés sous tous les radars. Des peintres, des sculpteurs, des photographes qui ont poursuivi pendant des décennies leur travail avec pugnacité sans jamais vraiment avoir eu l’occasion de l’exposer. Jusqu’au jour où un galeriste ou un curateur découvre cette pépite au milieu du tamis.

Rasheed Araeen, à qui le Mamco consacre la première grande rétrospective de l’œuvre, appartient à ces acharnés. Né à Karachi, au Pakistan, l’artiste de 83 ans a démarré sa pratique dans les années 1950. Il est alors ingénieur, lit tout ce qui touche à l’architecture moderne sans revendiquer aucun bagage artistique particulier.

L’utilisation de la géométrie, et notamment de la symétrie, dans l’art occidental le fascine. Il y voit une métaphore de la démocratie, comme une sorte de représentation du monde parfaitement ordonné et sans hiérarchie. «Il raconte aussi qu’un jour, dans une rue de Karachi, il tombe sur une roue de vélo en train de brûler, explique Paul Bernard, conservateur du Mamco et co-curateur de l’exposition avec Nick Aikens du Van Abbemuseum d’Eindhoven. «Le métal tordu par la chaleur va le marquer. Ses premiers dessins montreront des successions de motifs aux lignes sinusoïdales. Ce sera le début de sa rencontre avec l’art moderne et l’abstraction.»

Rejeté par le milieu

A la faveur d’un engagement chez British Petroleum, Rasheed Araeen débarque à Londres en 1964. A l’époque, Anthony Caro domine le champ de la sculpture anglaise. L’artiste autodidacte découvre l’utilisation de la couleur chez le sculpteur et se lance dans la production de structures en acier coloré. «Il développe une œuvre très joyeuse. Il invite même parfois le public à jouer avec dans des sortes de performances, reprend Paul Bernard. Il a une interprétation décontractée et un peu naïve de la modernité, qu’il considère comme un projet universaliste et humaniste.»

Aux Etats-Unis, pendant ce temps, le minimaliste Sol LeWitt expose ses modules en carré qui ne sont pas très éloignés de ceux de l’artiste pakistanais. L’histoire veut que ce dernier soit allé le voir dans son atelier de New York, mais que LeWitt n’ait pas trouvé le temps pour le recevoir. A partir de là, Rasheed Araeen va nourrir un sentiment ambivalent. «Il va clairement se sentir rejeté par le milieu de l’art», continue Paul Bernard. Car il a beau faire la tournée des galeries, personne ne veut l’exposer. Il faut dire que l’art contemporain reste alors dominé – et il le sera encore longtemps – par la figure de l’artiste homme et blanc.

En Grande-Bretagne, Rasheed Araeen se confronte aussi au racisme et aux logeurs qui affichent clairement la couleur: No Dogs, No Blacks. Il devient membre des Black Panthers en 1972. Tout en continuant ses recherches sur l’abstraction, son œuvre se politise. Il réalise un collage sur la mort d’un jeune Noir victime d’une bavure policière qu’il accroche chez Artists for Democracy, petit espace engagé fondé par l’artiste philippin David Medalla.

Puisque le marché de l’art ne veut pas de lui, Rasheed Araeen va donc diffuser ses idées à travers l’écriture. Il rédige son Black Manifesto pour dénoncer le statut de ces artistes venus, comme lui, des pays du tiers-monde, et édite dans la foulée la revue Third Text. Il devient célèbre en tant qu’auteur. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à nourrir son œuvre esthétique, persuadé de la qualité de son travail.

Glamour cynique

Les années 1980 seront celles de la maturité. A cheval entre deux cultures, l’artiste va réaliser une série de tableaux dont les compositions sont basées sur une structure en grille de 3 par 3, qu’il peint en vert en y incluant des images tirées de la société orientale. «C’est la rencontre entre la croix des suprématistes russes de Kasimir Malevitch et la couleur de l’islam associée à l’idée de pureté», explique Nick Aikens.

Mais c’est aussi pour lui une manière de poursuivre son engagement politique à travers l’art en condamnant le colonialisme et les méfaits de l’impérialisme. «Certaines photos qu’il utilise représentent des publicités pour des produits de beauté qui montrent des femmes occidentales dont la vie quotidienne est très éloignée de celle des Pakistanaises. D’autres sont des photos qu’il a prises et dont on ne sait pas si elles représentent du sang, un sacrifice rituel ou de la peinture.» Comme cette image de soldat agonisant cerné par quatre Marylin d’Andy Warhol. Le glamour cynique, l’Amérique hégémonique, la violence et l’appropriation artistique: il y a une certaine gravité dans ces travaux, qui feraient presque penser à ceux de Richard Prince, en version tragique.

Humour en bouteille

Il y a aussi parfois quelques traits d’humour qui fusent. Comme ce cercle constitué au sol de centaines de bouteilles de vin vides, référence au travail de land art de Richard Long, représentant typique de cette élite artistique britannique contre laquelle Rasheed Araeen s’est heurté toute sa vie. Lui dont les premières œuvres datent de 1959, mais qui a dû attendre 1988 pour que l’Ikon Gallery organise à Birmingham sa première exposition. Et qui patientera jusqu’en 2013 pour décrocher son premier accrochage commercial.

«Mais sa vraie redécouverte date de 2014, lorsque la Sharjah Art Foundation a organisé sa rétrospective à Sharjah dans les Emirats arabes unis», précise Nick Aikens. Désormais reconnu, le Pakistanais vit de son œuvre, qui l’emmène partout à travers le monde. Il aura mis cinquante-cinq ans pour y parvenir.


Rasheed Araeen, jusqu’au 9 septembre, Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève.

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