«Allo.» Au bout du fil, la voix crépite, il est à Londres, on dirait qu’il est à mille millions de lieues sous les mers, dans une galaxie inconnue, de l’autre côté du mur, il parle lentement comme si, longtemps, il avait été incompris. Benjamin Clementine raconte tout de suite les mois qu’il a passés à New York, les déambulations dans Manhattan. «It is strange to be called an alien»: être un alien, un étranger, la formule administrative est devenue pour lui une sorte d’assignation à résidence, un diagnostic. «Quand j’ai vu sur mon visa que j’étais un alien, j’ai compris que, au fond, je l’avais toujours été.»

On n’est pas mécontent de ne pas avoir à soutenir son regard. Il y a deux ou trois ans, quand il était venu à Montreux une première fois, Benjamin Clementine avait passé un moment après son concert dans les traverses du festival, en des bars où l’on enfile des pailles dans les cocktails, des lieux rieurs qu’il avait l’air de survoler de très haut. Des femmes, des garçons venaient le remercier d’avoir chamboulé la nuit de sa voix opératique, de ses poésies d’enfant triste, il répondait par un sourire empêché et des yeux qui vous traversaient de part en part.

Plus expérimental

«Quand j’ai vécu dans la rue, j’avais si peur parfois que j’ai appris à écouter mon instinct le plus animal. J’avais le sentiment d’être une bête sauvage. De sentir les intentions de celui qui venait à moi. Je regarde et je sais.» La rue, elle fait partie de sa légende, presque de sa cartographie intérieure. Il n’avait pas 20 ans quand il a quitté les quartiers métissés de Londres pour Paris, place de Clichy, les choses dérapent, il existe des photographies de lui à cette époque où il chante dans le métro, hagard et beau. Il mesurait déjà plus de 1 m 90 et sa guitare ressemblait à un jouet.

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Aujourd’hui, Benjamin Clementine s’apprête à sortir un deuxième album, I Tell A Fly, où il est beaucoup question d’errance, de déplacés, les fantômes d’Alep, et ce morceau en forme de prière: «God Save the Jungle», sur la «jungle» de Calais. «J’évite d’utiliser les mots politiques, les réfugiés ou les migrants. Ils obscurcissent le réel, ils ne disent rien de l’évidence: depuis des milliers d’années, nous bougeons. Vouloir fixer, c’est mourir.» Clementine dit que la «jungle», ce n’est pas Calais; il parle du terrorisme, des métastases qui se propagent, du sentiment d’étrangeté face au monde qui prend de plus en plus de place en lui.

«Mon disque sera beaucoup plus expérimental. Voilà peut-être ce que m’a apporté le succès relatif de mon premier album. Je peux proposer ce que je veux.» Dans At Least for Now, déjà, il refusait les formats pop classiques, il scandait des poèmes victoriens sur des blues de Nina Simone, il criait comme un acteur shakespearien; on sent qu’on lui a beaucoup parlé de la théâtralité de sa musique: «Quand j’écris des chansons, j’imagine une scène. Je ne suis pas un acteur, mais je regarde Daniel Day-Lewis, Charlie Chaplin ou John Malkovich. Ils m’enseignent le sentiment et sa transmission.»

Brutalement honnête

On imagine déjà l’oratorio de ses spectacles futurs, son long manteau de commandeur, cette voix qui n’est plus qu’un grand résonateur et les textes manifestes qu’il parle-chante en regardant le plus loin possible à travers les parois. Benjamin Clementine n’a pas 30 ans, il semble là depuis toujours, irremplaçable même quand on le compare à Simone, ou à Anohni: «Elle fait partie de mes plus grandes influences. J’ai un respect immense pour la femme qu’elle est devenue. Devenir soi, la quête ultime.» En attendant de se trouver totalement, il prend le temps de déjà songer à la fin. Il ne voudrait pas faire sa vie sur scène. Il ne voudrait pas dépendre du regard ni de l’amour des autres. «Les artistes un jour se font vieux et ils ne peuvent plus jouer. Je me prépare mentalement au moment où on ne voudra plus de moi.»

Il y a quelque chose de si brutalement honnête chez Clementine qu’on dépose les armes face à lui, on tente de se mettre au diapason de ce timbre, de ce souffle, il vous raconte des secrets d’enfance sur le même ton neutre, doux, que lorsqu’il évoque son dernier repas. La musicalité de Clementine repose presque entièrement sur cette absence de filtre, il ne vend rien, il ne cherche pas à prouver. Et, dans cette ère de visibilité et d’agencement, il touche exactement là où on en a besoin. «Je n’accorde pas trop d’importance aux choses», conclut-il dans un sourire. Avant de retourner au bitume de son enfance infinie.


Benjamin Clementine en concert, Montreux Jazz Lab, samedi 15 juillet à 20h, avec Charlie Cunningham et Benjamin Biolay.