Décédé mardi, Philip Johnson était considéré comme un des pères de l'architecture moderne, ou plutôt des architectures modernes. A ce titre, cet Américain en était aussi une des figures controversées, même s'il reçut en 1979 le tout premier Prix Pritzker, considéré comme le «Nobel de l'architecture». On peut lui reprocher d'avoir fait preuve d'un éclectisme discutable.

C'est en effet le champion des changements de cap. Son premier changement est tout de même méritoire. Alors qu'il a débuté comme critique et historien de l'architecture contemporaine et qu'il est même devenu, à 26 ans, le directeur du département d'architecture du Museum of Modern Art (MoMA), il décide de passer à la pratique et reprend des études. Né en 1906 à Cleveland dans l'Ohio, Philip Cortelyou Johnson va donc avoir en 1940 pour professeur à Harvard le célèbre Marcel Breuer. C'est à 36 ans seulement que Johnson produira son premier plan d'immeuble.

L'influence des volumes simples et sobrement articulés de Breuer fait de Johnson, dans un premier temps, l'adepte et le défenseur de l'architecture rationaliste. Au MoMA, il avait d'ailleurs présenté les recherches du Bauhaus. Et en 1947, il est l'un des premiers à écrire une biographie consacrée à l'architecte Mies van der Rohe, dernier directeur du Bauhaus. Il en est même devenu le collaborateur après que van der Rohe eut immigré aux Etats-Unis. La première villa de Johnson, qui est sa propre villa, toute en verre et en poutres métalliques (Glass House, 1949 à New Canaan), illustre cette fascination pour le minimalisme des Gropius, Corbusier et van der Rohe.

Grandiloquence

C'est d'ailleurs en collaboration avec Mies van der Rohe qu'il réalise à New York, en 1954-1958, le Seagram Building. Il poursuit dans cette voie des grands bâtiments et construit plusieurs gratte-ciel à Minneapolis et à Boston. Mais dès la fin des années 1950, il cède à l'historicité, délaisse la pureté géométrique, la transparence, pour intégrer des citations antiques en formes de colonnades, frontons grecs ou romains. Dans cet esprit, il réalise la Sheldon Art Gallery de l'Université du Nebraska (1963) et le New York State Theater (1964). Il veut séduire par la texture et la couleur des façades. Et se laisse aller au grandiloquent et à la préciosité. Le célèbre AT & T Building à New York (désormais propriété de Sony), terminé en 1984, est en marbre rose et couronné d'un toit à deux pentes évoquant un temple grec. Un style qui va engendrer le courant postmoderne.

Mais il effectuera encore une autre volte. En 1988, organisant au MoMA une exposition sur le déconstructivisme, il se pose alors en défenseur des constructions désarticulées que sont en train d'élaborer Bernard Tschumi, Frank Gehry, Rem Koolhaas, Daniel Libeskind, Zaha Hadid. A 98 ans, il vient cependant d'effectuer sa dernière pirouette.