La Chambre du fils (La stanza del figlio)

de Nanni Moretti

avec Nanni Moretti, Laura Morante.

Lire LT 21/5 et 23/5/2001

Samedi Culturel 2/6/2001

Giovanni est psychanalyste et vit avec sa femme, sa fille et son fils adolescents à Ancône, sur l'Adriatique. Lorsque le fils Andrea est accusé du vol d'un fossile à l'école, Giovanni commence à s'inquiéter. Trop tard: le pire arrive lors d'un accident de plongée inexplicable. La famille aura toutes les peines du monde à surmonter cette terrible épreuve… Palme d'or du dernier Festival de Cannes, La Chambre du fils n'est pas ce mélodrame un peu trop évident qu'a fini par répercuter la rumeur, mais bien un véritable miracle, cent fois moins manipulateur qu'un certain Dancer in the Dark. Jamais la question du deuil n'avait été traitée avec autant de tact, d'émotion et d'intelligence. Moretti n'est pas cinéaste à tout gommer pour être plus juste, mais plutôt à rajouter, à complexifier, tout en sachant rester admirablement sobre. Nulle facilité ici, jusque dans l'emploi de la musique – compositions magiques de Nicola Piovani et magnifique chanson de Brian Eno. Au grand pourquoi qui taraude ses personnages, Moretti ne peut bien sûr que répondre que la vie doit continuer, mais c'est bouleversant et universel. Norbert Creutz

Genève. Lausanne. Martigny.

shrek

d'Andrew Adamson et Vicky Jenson

Lire LT 4/7 et 5/7/2001

Véritable pot-pourri de références, Shrek saute par-dessus le stade de la déconstruction pour recomposer, clin d'œil à l'appui, une nouvelle fable avec une morale pour aujourd'hui. Son Moyen Âge synthétique est un pays soumis à Lord Farquaad, un nabot sadique qui a ordonné l'exil de toutes les créatures de contes de fées. Dérangé dans son marais, Shrek l'ogre solitaire accepte d'aller sauver à sa place la princesse Fiona, prisonnière d'un dragon, pour que Farquaad l'épouse et parque ailleurs les indésirables. C'est compter sans un sentiment mutuel qui va naître entre la belle et la bête… Une première impression de n'importe quoi hideux (l'animation 3D a encore ses limites, surtout dans le rendu des personnages humains) est vite balayée par un humour décapant et des passages d'une beauté plastique surprenante. Devant un tel bric-à-brac, on pourrait certes nourrir quelque nostalgie (Les Aventures de Tigrou passeront-elles à la postérité comme dernier dessin animé innocent?), mais le brio et l'intelligence des auteurs font plaisir à voir. Norbert Creutz

Bienne. Bulle. La Chaux-de-Fonds. Delémont. Fribourg. Genève. Lausanne. Morges. Neuchâtel. Nyon. Vevey. Yverdon.

Le Tailleur de Panama (The Tailor of Panama)

de John Boorman

avec Pierce Brosnan, Geoffrey Rush, Jamie Lee Curtis, Harold Pinter, Brendan Gleeson.

Lire LT 13 et 14/2/2001

Meilleur film de John Boorman depuis quinze ans (Hope and Glory, 1987), The Tailor of Panama est un anti-James Bond drôlissime qui dresse un constat acide des manœuvres politiques actuelles. Le constat est tiré d'un roman non moins citrique de John Le Carré, qui narre les mésaventures d'un tailleur prisé par tous les décideurs de Panama (Geoffrey Rush). Il est bientôt embringué dans la manipulation d'un agent britannique machiavélique (Pierce Brosnan, dans un magnifique contre-emploi). Au-delà de sa mise en scène suprêmement élégante, le film vaut sa dose de piques, aucun pays, aucun régime, aucun service secret n'étant là pour racheter l'autre. Principale tête de pipe de ce thriller intelligent: les Etats-Unis. Après Traffic, premier film de l'ère W. Bush, The Tailor of Panama est son antidote. Thierry Jobin

Genève. Martigny.

Topsy-Turvy de Mike Leigh

avec Jim Broadbent, Allan Corduner.

Lire LT 18/7/2001

Tremblement de terre dans la Perfide Albion: Princesse Ida, la dernière œuvre des princes de l'opérette Gilbert et Sullivan, se prend une telle veste critique et publique que les deux hommes, las de se répéter, se séparent pour un temps. Il faudra que Gilbert (Jim Broadbent, prix d'interprétation à Venise en 1999) renouvelle son talent dramaturgique au contact de la culture japonaise pour que Sullivan accepte de composer et d'ajouter une musique au livret de son compère: «Le Mikado»… En français, Topsy-Turvy signifie «sans queue ni tête». Et lorsque, au 19e siècle, pour de vrai, un journaliste du Times appliqua cette expression aux ouvrages de Gilbert et Sullivan, ceux-ci devinrent les rois du «sans queue ni tête». Connu pour la finesse de ses observations sociales contemporaines (Naked, Secrets et mensonges), Mike Leigh plonge avec délice dans les années 1880. Il croque non seulement – et avec quel humour! – les aléas et les victoires d'une création artistique, mais aussi le tournant du siècle et l'arrivée des temps modernes. Mike Leigh ne réalise pas seulement une réflexion ironique sur la création: il se régale. Et nous avec. Thierry Jobin

Genève. Lausanne.

trouble every day de Claire Denis

avec Béatrice Dalle, Vincent Gallo, Tricia Vessey, Alex Descas, José Garcia.

Lire LT 15/5 et 11/7/2001

Au bord d'une route, Coré (Béatrice Dalle) aguiche un camionneur. La musique, le filmage, des petits riens nous le crachent au visage: ça va mal finir… pour le routier. Coré dévore en effet les hommes avec qui elle couche. Cousine de La Féline de Jacques Tourneur, Béatrice Dalle, avec son physique de plus en plus improbable, donne toute la stature inquiétante de Trouble Every Day. Victime d'un mal attrapé lors d'expériences médicales menées par son mari, elle vit cloîtrée, lorsqu'elle ne part pas en quête de nourriture. Déclencheur du récit, Shane (Vincent Gallo, autre envoûtante présence) arrive des Etats-Unis avec sa jeune épouse. Lui craint de faire l'amour à sa femme de peur de la dévorer, car, vieille connaissance de Coré et son mari, il est lui aussi possédé par le virus anthropophage… Après la chronique des relations frère-sœur (Nénette et Boni) et le film de guerre (Beau Travail), c'est donc au tour du gore de passer dans le moule esthétisant élaboré film après film par Claire Denis: une volonté d'épure, de suggestion et d'abstraction, dans le récit comme dans la manière de filmer, si proche des corps et de la peau que les membres se confondent pour ne devenir plus que textures déchirées par la sueur, les frissons ou, ici, le sang. Malgré sa lenteur et ses automatismes esthétiques, ce film fait davantage peur que les dizaines d'histoires de serial killers récentes. Il brouille la frontière entre le prédateur et la proie, comme il va de soi dans l'acte amoureux. Thierry Jobin

Fribourg. Genève. Neuchâtel.