C'était en 1974, à Kinshasa; dans les préambules tumultueux du combat de boxe entre Muhammad Ali et George Foreman. Mobutu avait invité une armada de mélodistes insomniaques, de divas funky et de bluesmen contrariés pour faire patienter le stade. Ray Barretto, du double mètre de surface plane qui lui servait de corps, avait soulevé une conga à hauteur du visage. Il l'avait ensuite cognée sur le plancher, comme mille générations de percussionnistes noirs avant lui. Ce geste-là résume, à sa manière dramatique, cinquante ans de carrière tapageuse.

Ray Barretto est mort vendredi à Hackensack, New Jersey, là où la plupart des disques Blue Note avaient été gravés. Complications postopératoires, quintuple pontage coronarien, pneumonie, il aura fallu cette addition morbide pour venir à bout d'un homme qui multipliait les signes de toute-puissance. En 1973, il publie un album, Indestructible, où le refrain hanté ressasse l'antienne: «J'ai la force de mille camions/Ils m'appellent l'invincible.»

On l'appelait aussi «Manos duras», les mains dures. Depuis ce jour de 1946 - il avait 17 ans, où il s'empare dans un club munichois, l'Orlando, d'un banjo qu'il tourne en percussion. Longtemps, devant les stars américaines de passage qui rendent visite au contingent de l'armée, il s'est retenu. Il écoute Charlie Parker, Dizzie Gillespie, Max Roach comme on se rend, fervent, à une messe païenne. Et puis, il se met à frapper. En l'air, pour voir. Pour ne plus s'arrêter.

Ray Barretto était jazz. Résolument. Il est né, le 29 avril 1929, à Brooklyn, dans une famille d'immigrés portoricains qui le laissent, lui et son frère, des heures durant, seuls, face au poste de radio. Count Basie, Duke Ellington, Benny Goodman. Les grands orchestres salés du swing triomphant. Quelques années plus tard, au début des fifties, Barretto se souvient de Chano Pozo, inventeur-comète de la conga jazziste auprès de Dizzie; il assure à l'Apollo de Harlem la première partie de Parker, de Bird aux ailes bop. Charlie le somme de grimper pour le rejoindre. Et le latin jazz, le cubop comme on disait alors le front plissé, advient entre ces mains démesurées.

Cette carrière ferait envie à quiconque. Exemplaire, à la façon des mythes grecs. Avec Mongo Santamaria, autre bateleur de New York, Ray Barretto investit dès sa vingtième année tous les chants du possible. Il publie des disques de R & B latinisé, de jazz ripoliné (avec Jimmy Smith, Stanley Turrentine ou Kenny Burrell). Il rejoint au moment opportun le bataillon pan-américain de la Fania All Stars, dont il devient le directeur musical. Devant lui, les chanteurs défilent, Celia Cruz, Hector Lavoe, entre vingt autres. Et même, dans ses années fastes, il se glisse dans les boulevards pop des Bee Gees. Immunisé contre le sectarisme, Ray Barretto est un jouisseur, dont les mains traînent partout.

En 1979, lorsque Manhattan a depuis longtemps affiché l'acte de naissance de la salsa, Ray Barretto sort son classique, Ricanstruction, drôle de plaidoyer pour la table rase. Primé, consacré - il est le second musicien hispanique après Paquito D'Rivera à avoir obtenu la médaille de «maître du jazz», il vit le déclin des ventes latines, au début des années 90, comme une injonction à retourner vers ses racines. Swinguantes.

Dans ses orchestres sommitaux, dont l'africanité était mieux scandée que chez beaucoup de ses collègues, Ray Barretto parvient à ouvrir l'espace. Il déconcerte les danseurs invétérés, attire les mélomanes ébaubis, retourne sur le ventre la plupart des amateurs de percussion. Il est «fils d'Obatalá», comme le répète une de ses chansons charnières; roi des saints, dans la religion afro-cubaine. Très vite, chez Barretto, la peau tendue prend des résonances mystiques, telluriques, que la passion du jazz ne concurrence pas.

Alors, ces dernières années, au sein de son groupe New World Spirit, il métissait ses passés cumulés. Dans un sourire carnassier, d'amoureux du jeu, Barretto exigeait en fait de New York ce que New York pouvait lui donner de plus intense. Les identités télescopées, la vélocité, un cosmopolitisme jubilatoire. Il était près, au lendemain de son opération, à rempiler pour cinq décennies encore.

Finalement, il rejoint Charlie Parker, Dizzie Gillespie, Tito Puente, des types qui comme lui n'avaient pas terminé. On imagine la descarga, le bœuf, en cours. De cette génération-là, de ceux qui proclamaient une Amérique du vrai libre-échange, il ne reste qu'une légende. Et des disques.