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Nouvelles

Raymond Carver: la fin d’un malentendu

L’Olivier republie les œuvres du légendaire maître de la «short story», mais ses textes – désormais plus longs – paraissent pour la première fois en français sans les coupes sombres infligées par son éditeur de l’époque

Genre: Nouvelles
Qui ? Raymond Carver
Titre: Débutants
Langue: Trad. de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Chez qui ? L’Olivier, 335 p.

Chez qui ?

Titre: Parlez-moi d’amour
Trad. de Gabrielle Rolin
Chez qui ? L’Olivier, 187 p.

C’est le 2 août 1988 que mourut Raymond Carver, d’un cancer aux poumons. Il avait tout juste 50 ans et son existence avait été aussi brève que ses livres.

Des livres taillés au rasoir, pleins de naufragés et de solitaires – des êtres sans avenir, sans histoire, sans espérance. Il leur ressemblait, Carver, et il racontait leur galère avec des mots qui n’étaient pas plus brillants qu’eux. Et pourtant, tous les jeunes romanciers d’outre-Atlantique se réclament de son écriture fulgurante, cravachée au cœur même de la détresse: Carver, c’est le fiasco en sourdine – pas la moindre trace de pathos –, c’est la tragédie sans le tragique, mais c’est aussi une merveilleuse évocation du quotidien de l’Amérique profonde, avec des scènes qui semblent parfois sortir des toiles d’Edward Hopper.

Avant de devenir une légende grâce à six recueils de nouvelles et à une poignée de poèmes, l’auteur des Trois Roses jaunes avait été chauffeur de camion, concierge, pompiste, veilleur de nuit, des jobs à quatre sous qui l’avaient contraint d’écrire à la sauvette, sur des coins de table, sans jamais pouvoir rédiger plus de quatre pages d’affilée. Voilà pourquoi il composait des nouvelles: pas par goût, mais par nécessité.

En avril 1981 paraissait à New York un recueil de short stories intitulé What We Talk About When Whe Talk About Love. Carver était encore inconnu et il devint aussitôt célèbre grâce à ce livre qui fut traduit cinq ans plus tard aux Editions Mazarine sous un titre différent – Parlez-moi d’amour. On encensa alors la prose électrisée de celui qu’on surnomma «le pape du minimalisme».

Mais ce qu’on ignorait, c’est que les textes d’origine avaient été copieusement sabrés – plus de la moitié, au total! – par ­Gordon Lish, l’éditeur américain de Carver, lequel faillit ne jamais se remettre de ce charcutage. «J’ai peur, écrivit-il à Lish en 1980. J’ai l’impression que si mon livre devait être publié sous sa forme révisée, je n’écrirais peut-être plus jamais tant, j’ose le dire, certaines de ces nouvelles comptent dans le sentiment que j’ai d’avoir reconquis ma santé et mon bien-être mental.» Mais Lish fit la sourde oreille et Carver se résigna, avant de se brouiller définitivement avec lui.

Il y a deux ans, le manuscrit intégral de ces nouvelles a été retrouvé aux Etats-Unis et il vient d’être traduit à L’Olivier sous son titre original, Débutants. En même temps, l’éditeur français republie la version amputée, ­Parlez-moi d’amour, afin que nous puissions comparer les deux livres. C’est donc à une renaissance de Carver que l’on assiste: si sa prose reste toujours aussi lapidaire et nerveuse, creusée à l’os, on découvre que Lish, grand castrateur devant l’éternel, avait éliminé pas mal de descriptions, de monologues intérieurs, de digressions jugées trop sentimentales et de passages introspectifs. En rebaptisant plusieurs récits. En noircissant Carver à l’extrême. En simplifiant les intrigues comme des peaux de chagrin et, pire, en modifiant certains dénouements.

Dans l’histoire intitulée «Je dis aux femmes qu’on va faire un tour», par exemple, Lish avait totalement gommé la cruauté des dernières pages, truffées de détails insoutenables – une fille violée, puis assommée à coups de pierres dans un champ. Il avait aussi élagué de trois quarts «Où sont-ils passés, tous?», censuré le suicide du protagoniste de «L’incartade», supprimé vingt pages et trahi le sens allégorique d’«Une petite douceur», corrigé la fin de «Si vous dansiez?» (dans sa version, on ignore si l’infirme parviendra à prendre la photo, alors que Carver donne la réponse), effacé la déclaration d’amour de la narratrice de «Tu veux que je te fasse voir quelque chose?», évacué une scène sexuelle assez crue de «Toute cette eau si près de chez nous» et un long passage où le héros de «Si tu veux bien» se met à prier, etc.

Le légendaire minimalisme de Carver relève donc, en grande partie, d’un malentendu éditorial et l’on va pouvoir relire son livre-culte en redécouvrant sa petite musique déchirante, ses personnages rongés par l’alcool et la mélancolie, ses couples délabrés, ses enfants perdus, ses mômes néant scotchées à l’écran de leurs télés, ses vagabonds en rade sur des parkings de motels, ses exilés du bonheur reclus dans des piaules sinistres. Autant de variations sur la solitude – en VO désormais – sous la plume d’un orphelin de l’absolu qui sut trouver sa rédemption au cœur même de la débâcle. Et qui écrit quelque part: «Il me semble qu’en amour, nous ne sommes que des novices, de vrais débutants.»

«Ces nouvelles comptent dans le sentiment que j’ai d’avoir reconquis ma santé et mon bien-être mental»

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