L'affiche déroulée sur les murs de la Maison européenne de la photographie à Paris est un patchwork d'images signées Raymond Depardon. La copie géante de la couverture de son livre intitulé Détours, qui est aussi le titre de l'exposition fleuve qui lui est consacrée. Curieuse exposition: comme si chacun des ouvrages du photographe avait été démembré et posé sur les murs. Cela ressemble à la fois à rien et à une rétrospective photo-autobiographique où vie et œuvre s'emmêlent. Une exposition qui commence par la ferme de son enfance et qui prend fin dans l'«Errance», photos inédites de son dernier ouvrage

Tout commence par une image, immense. Un effet de perspective nous attire et nous repousse. Au premier plan: une toile cirée fleurie, posée sur une table de cuisine derrière laquelle est assise une vieille femme aux cheveux décoiffés. La mère du photographe. Derrière elle, un poêle avec son tuyau érigé sépare la photo en deux. On est spectateur attristé d'un monde rural que l'on sent en sursis, d'un monde à disparaître. Il s'agit de l'une des photos extraites du livre La ferme du Garet (1995), qui raconte la maison d'enfance de Raymond Depardon. Là où il a pris ses premières photographies en 1954, là où tout a commencé.

De salle en salle, on suit Raymond Depardon, de très près. Puisqu'il s'agit de livres, formés de mots et d'images, le visiteur n'est pas libre: les photos sont accompagnées de notes, de légendes où les doutes du photographe affleurent. Parfois, l'image se suffit à elle-même, comme ce gros plan sur cette image pieuse de Vierge collée au scotch jaune sur la crosse d'un fusil (Beyrouth 1978). Mais c'est rare. Le discours de Depardon conduit le regard. Il a pris cette habitude en 1978, lorsque pour la première fois, il a mêlé actualité et vie privée, mots et images, dans un carnet intitulé sobrement Notes. Il y était question du Liban déchiré, du Pakistan, de l'Afghanistan.

Au gré des salles, on le suit du Chili jusqu'à l'asile psychiatrique de San Clemente, en Italie, dont il a photographié les patients en 1984 jusqu'à ne plus ressentir d'émotion ni de fièvre. «A m'approcher trop, à travailler comme un technicien, à choisir mes cadrages, à attendre la prouesse d'une bonne image, j'étais devenu trop lucide. Je n'avais plus peur des fous.» Il s'en est aussitôt retourné à Paris. Il n'a plus jamais fait de photos à San Clemente.

Le fil ténu de la chronologie nous conduit: où tout cela va-t-il le mener? Et nous? Face à ces photographies de Beyrouth, datées de 1984, qui montrent des murs éventrés, des appartements dévastés, mais dévastés en couleur. Le photographe est retourné sur les lieux des crimes vingt ans plus tard. «Je prends ma revanche sur les peurs du reporter», écrit-il. Il est retourné en Afrique aussi: «Aujourd'hui je ne retrouve plus personne, les chefs que j'ai connus ne sont plus là. Goukouni Oeuddeï est à Alger, Hissène Habré s'est réfugié à Dakar […]. Je suis triste de quitter le Tibesti comme ça, je sais que je reviendrai pour moi, pour faire le point. Il faut que je mette à jour ma mémoire, film ou livre, peu importe.» Détours, c'est justement cela, la mise à jour de sa mémoire: un livre-exposition-collage qui montre à la fois la photo et son envers, des notes manuscrites et des articles de presse en fac-similé. Une très belle chose, plus qu'un livre, qui a gagné le Prix Nadar 2000 en novembre dernier. Après l'avoir suivi dans ses interrogations, ses retours sur des lieux où il ne retrouve plus rien ni personne, pas même la peur qui pousse à rendre compte d'un événement, on se demande ce que la dernière salle va nous dire de Raymond Depardon. L'«Errance» est le moteur de ses dernières photographies. «J'ai mal!… C'est le début de l'hiver, un jour comme les autres, dangereux… Qui laisse filer le temps. Une impression de malaise me gagne, un manque d'enthousiasme, des projets flous, des désirs frustrés, enfin, rien de très inquiétant, ce sont des pensées un peu sombres. Je suis seul responsable.» Ainsi commence son livre sur l'«Errance».

Carrefours et impasses

Il est parti, a fixé des lieux que les touristes ne photographieraient pas: des carrefours, des croisements, des impasses, là ou le regard ne peut fuir et force à l'interrogation. Il a comblé ses doutes créatifs de vides, de déserts, de routes sans fin. Raymond Depardon est parti, mais semble toujours au point de départ. La mise en scène de l'exposition le rend d'ailleurs très bien: autour d'un support cubique de plusieurs mètres de long sont exposées les 70 photos, toutes de même format, en hauteur, autour desquelles on tourne. On passe d'une rue de New York à un village africain, on se retrouve on ne sait comment dans une ville française. On n'a pas senti la transition parce que le sujet est toujours le même: l'errance posée sur le papier ressemble à une photographie intérieure du doute.

En regardant ces photographies d'errances, vides de gens, on pense en opposition à Reporter (1981)*, son film sur le travail des photoreporters de l'agence Gamma, que Depardon avait co-fondée en 1967. Jacques Chirac, Richard Gere, François Mitterrand sont figés dans l'instant, en gros plan, caricatures de leur propre fonction. Son film est plein de chair. Tout le contraire d'«Errance». En novembre, il confiait à L'Express: «Le photographe doit laisser les gens à leur place, respecter la juste distance. C'est une affaire de morale. Je situe ma distance entre 20 et 30 mètres. Disparaît alors l'impression de voyeurisme, de vol, qui s'opère avec le gros plan. A une pareille distance, on ne prend rien à personne.»

Détours, Raymond Depardon,

Maison européenne de la photographie, 5/7, rue de Fourcy, tél. 0033 (1) 44 78 75 16. Jusqu'au 4 février.

Un coffret de quatre DVD réunissant six films de Raymond Depardon a été édité par Arte Video.