Pour le meilleur ou pour le pire. Les accusations de cyberattaques portées par la Maison Blanche à l’encontre de la Russie ont monopolisé une bonne part de l’actualité au tournant de l’année. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elles ont le don d’entretenir le climat d’exceptionnalité qui a entouré l’élection présidentielle américaine et qui n’est pas retombée depuis, empêchant ainsi un retour à la normalité démocratique.

Mais que disaient au juste les fameux courriels volés par les hackers russes au Parti démocrate et révélés au public par l’entremise de WikiLeaks pour déstabiliser l’opinion, au point d’entraver le processus électoral de la première puissance mondiale? Le plus étonnant est que leur contenu soit passé au second plan des débats. Il tient presque en seul mot: «Pizzagate».

«Cheese pizza»

C’est un scénario souterrain qui double dangereusement les événements officiels, y compris jusqu’à la caricature, en offrant le premier rôle à des protagonistes secondaires. Les sites conspirationnistes n’ont-ils pas cru trouver dans les courriels du directeur de campagne d’Hilary Clinton, John Podesta, des messages cryptés faisant allusion à un réseau pédophile VIP, qui aurait son quartier général au sous-sol d’une pizzeria en vue de Washington DC. Des mots aussi inoffensifs que «cheese pizza» dissimuleraient en réalité un code secret, le logo du restaurant aussi, et même le patronyme du propriétaire.

L’histoire pourrait faire rire, si elle n’avait risqué de mal tourner, lorsqu’un adepte de cette énième «théorie du complot» a décidé de vérifier l’arme au point ce qui se tramait dans la pizzeria mise en cause. Sans rien trouver, faut-il le préciser. L’incident n’a pas entamé les certitudes des plus convaincus. Bien au contraire. Dans cette création collective, le moindre élément nouveau est une preuve de plus, même s’il n’a rien à voir avec les faits ou qu’il semble contredire l’hypothèse conspirationniste.

Quel genre de fiction celle-ci élabore-t-elle? Et que peut-elle nous révéler – cette fois pour de bon – sur la condition politique aux Etats-Unis? Dans cette affaire qui n’a pas peur des grands écarts, il faut aller chercher un peu de lumière dans l’œuvre d’un écrivain français des premières décennies du XXe siècle, Raymond Roussel.

Méthode

Roussel est un inclassable. Il est l’auteur de récits en vers, de romans d’aventure et de science-fiction qui jouent avec les règles du genre pour les faire pencher vers la parodie poétique. Autant dire qu’il n’eut aucun succès de son vivant, mais les Surréalistes l’acclamèrent. Il finit par s’expliquer sur sa méthode de création dans un court texte publié après sa mort, «Comment j’ai écrit certains de mes livres» (1935).

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Ne voulant rien devoir au réel, Roussel a fait des mots le support de son imagination fictionnelle. On le voit ainsi enchaîner différents procédés formels (notamment l’homophonie et la paronymie), en précurseur des littératures à contraintes. Le plus frappant consiste à choisir une phrase quelconque comme début de récit, puis de lui trouver un équivalent homophonique, où les mots ont un sens différent, qui sera placé à la fin.

Une histoire qui tienne

Le tout sera d’inventer une histoire qui se tienne pour aller de l’une à l’autre, en répétant la formule si possible. Dans le même texte, Roussel avoue qu’il n’a pas toujours écrit de cette manière. Il s’est rabattu sur cette technique à la suite de l’échec retentissant de son premier livre, qui l’avait plongé dans une grave dépression, soignée par le célèbre aliéniste Pierre Janet. Ne sachant plus comment recommencer à écrire, les procédés qu’il énumère l’ont remis sur la voie.

La remarque fait réfléchir. Et si la dérive incontrôlable des fake news relevait elle aussi d’un sentiment de frustration – politique, culturelle – auquel l’imagination complotiste offrirait un dérivé commode, mais dangereux? Il serait alors paradoxal qu’elle s’apaise sous un président dont le nom annonce déjà la couleur, à condition qu’on le lise dans la langue de Raymond Roussel.