Depuis un mois, le téléphone du cinéaste britannique Alan Parker reste muet. Du moins la ligne entre Hollywood, où le Britannique vient de réaliser La Vie de David Gale, et Londres, où il réside. «J'ai beau me répéter: «Je ne suis pas sur liste noire! Je ne suis pas sur liste noire!» Ma femme me répond: «Ah oui? Si c'est le cas, pourquoi plus personne ne t'appelle?»

Parker, 59 ans, est un peu triste au bout du fil. Il n'a pas manifesté contre la guerre dans les rues de Washington. Mais il pense avoir rejoint l'enclos des bêtes noires de l'industrie du cinéma qui ont crié trop fort leur indignation contre George Bush. Son péché? Avoir craché dans les bottes du président américain en tournant, dans son fief texan, un film contre la peine de mort. La Vie de David Gale, qui sort mercredi sur les écrans romands, subit le silence de Hollywood et surtout les foudres de la critique américaine, d'une rare violence.

Le critique de cinéma Roger Ebert, institution du Chicago Sun-Times, avait défendu même les plus mauvais films de Parker. Le 21 février, il n'a pourtant pas hésité à rapprocher Alan Parker et Saddam Hussein, réunis par un même esprit, «aussi corrompu, dénué d'intelligence et moralement malhonnête qu'il est possible d'être». Seul problème: La Vie de David Gale est, d'un point de vue européen, l'un des meilleurs films du cinéaste, un modèle de dénonciation politique par l'absurde. Un militant anti-peine de mort, incarné par l'ambigu Kevin Spacey, est condamné à l'exécution capitale. Est-il victime d'une machination? A-t-il vraiment violé et assassiné l'une de ses camarades militantes? La conclusion, impossible à dévoiler, dépasse la seule question du pour ou contre et débouche sur le casse-tête philosophique socratique: faut-il payer de sa personne pour une cause?

Pourquoi une grande compagnie hollywoodienne, Universal, a-t-elle accepté de produire La Vie de David Gale? «Il faut savoir, explique le réalisateur, que les studios n'ont plus que trois soucis: quel est le scénario? combien va-t-il coûter? qui va l'interpréter? Lorsqu'ils ont les réponses à ces trois questions, ils vous fichent la paix. La Vie de David Gale a eu le feu vert parce que c'était, selon eux, d'abord un thriller. A aucun moment ils n'ont envisagé son propos politique. Je crois qu'ils ne l'ont pas vu.»

«J'ai cherché à provoquer»

Pourtant, Universal n'a pas seulement produit le film. La compagnie y a cru comme rarement: 2002 écrans à travers les Etats-Unis l'ont accueilli pour sa première. Une sortie exceptionnelle. Sauf que le parc de salles offert à Parker a été réduit par dix en quelques jours, devant l'unanimité des critiques négatives. «En lisant ces attaques entre les lignes, j'ai le sentiment d'avoir cambriolé Hollywood: «D'accord pour nous emprunter le thriller, mais pas question de le corrompre avec votre goût européen pour la polémique.» Ils utilisent l'expression «politiquement incorrect», ce qui les dispense de dire «subversif». Qu'ils le disent une fois pour toutes. Leur hypocrisie provoque un silence assourdissant.» Alan Parker craint que sa mésaventure ne pénalise pour un temps tous les projets qui «cherchent à traiter d'un sujet sérieux dans le cadre du système hollywoodien».

Mais il ne fera pas son mea culpa public: «J'ai sciemment cherché à provoquer!» Au contraire, Madonna a retiré son dernier clip où elle lance une grenade contre un sosie de Bush. Natalie Maines, chanteuse du groupe Dixie Chicks, s'est excusée d'avoir déclaré se sentir honteuse d'être du même Etat, le Texas, que le président américain. Quant aux comédiens Susan Sarandon et Dustin Hoffman, ils ont, chacun, annulé les discours pacifistes qu'ils entendaient tenir ces dernières semaines. Mardi dernier, Tim Robbins, l'époux de Susan Sarandon, déplorait qu'«un air glacial souffle sur cette nation». «Chaque jour, déclarait-il lors d'un Club de la presse à New York, les ondes sont remplies d'avertissements, de menaces voilées ou pas, d'invectives et de haine à l'encontre des dissidents.»

Depuis le 11 septembre, puis la guerre en Irak, la politique de George Bush est intouchable. Faut-il pour autant parler de censure à Hollywood? De liste noire? «Censure» est un mot qu'on ne prononce plus dans les studios depuis la disparition du Code Hays qui joua un rôle moral et idéologique dans le cinéma américain des années 20 à 60. L'expression «liste noire», elle, est bannie depuis «la chasse aux sorcières» menée par la Commission des activités anti-américaines à partir de 1947. Celle-ci était chargée, par la délation, de nettoyer Hollywood du complot communiste. Les dirigeants de studios observent alors d'un très mauvais œil la création de syndicats puis les grèves de 1945 et 1946. C'est l'époque où Darryl F. Zanuck, le patron de la 20th Century Fox, s'écrie: «Si ces types tentent de bloquer par la grève mes studios, je place une mitrailleuse sur le toit et je tire dans le tas.» L'époque surtout où Joseph Losey ou Charlie Chaplin préfèrent s'exiler en Europe.

Depuis la fin des années 60, Hollywood se dit grand disciple du premier amendement de la Constitution américaine: chacun peut dire ce qu'il pense. A ceci près que l'autocensure a remplacé la censure. Soumis à l'appréciation de la Motion Picture Association of America (MPAA), les films sont classés par âge d'admission. Lorsque l'âge exigé est élevé, les exploitants de salles deviennent frileux et préfèrent programmer des films grand public. La sanction, économique, est immédiate.

Le Disneyland des couloirs de la mort

Classé R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés d'un adulte) pour La Vie de David Gale, Alan Parker est pénalisé comme tout film à propos politique. Mais il n'a pas à choisir l'exil. Citoyen anglais, commandeur de l'Empire britannique en 1995 puis chevalier en l'an dernier, directeur du conseil d'administration du British Film Institute depuis 1998 et président du Film Council depuis 1999, le cinéaste vit à Londres et n'a aucun problème avec l'autorité. Surtout pas celle du Texas. «Le gouverneur Rick Perry, qui a succédé à George Bush, m'a même aidé. Il m'a ouvert Huntsville et le couloir de la mort. Nous avons été accueillis comme à Disneyland. Ce sont des lieux qui n'ont absolument rien d'effrayant. Tout est si… sain. Je devais presque me forcer à penser qu'un homme était mort là la veille de ma visite!»

Rusé, Alan Parker leur avait fourni un résumé épuré du scénario. «Je ne suis pas stupide!» Une astuce qui révèle aujourd'hui, selon lui, le vrai visage de Hollywood. «Depuis que je fréquente cet endroit, j'ai toujours suspecté une mentalité bien plus à droite qu'on ne l'imagine en Europe. Etre à gauche, pour ses dirigeants, se limite à donner de l'argent au Parti démocrate. Cyniquement, j'ai envie de dire que Hollywood se contrefout de la politique. Son seul souci est le dollar et combien rapporte ou ne rapporte plus telle ou telle personne. C'est la seule censure visible. Et vu l'échec commercial de La Vie de David Gale, je crains d'être sur cette nouvelle liste noire de nature économique.»