L'existence de Robert Bresson coïncidera à jamais avec le XXe siècle. Né le 25 septembre 1907 (1901 selon certaines biographies) à Bromont-Lamothe, dans le Puy-de-Dôme, il est décédé samedi, à 92 ans (98 ans). Son dernier film, L'Argent, adapté de Tolstoï, datait de 1983. A Cannes, où il avait été sélectionné, Bresson avait expressément demandé à ne pas être jugé pour l'ensemble de sa carrière. Seize ans plus tard, il n'échappera ni hommages ni aux génuflexions. L'été dernier déjà, les Anglo-Saxons avaient remis Bresson au milieu du patrimoine mondial: la cinémathèque de l'Ontario, puis Londres et Edimbourg l'ont célébré avec un tonitruant «The Bresson Project», où les révérences de ses collègues, aux quatre coins de la planète, furent rappelées sans faute.

Trop nerveux pour être peintre

Quel cinéaste contemporain pouvait se targuer de réunir parmi ses disciples des réalisateurs aussi différents que l'Américain Martin Scorsese, l'Italien Bernardo Bertolucci, l'Allemand Wim Wenders et, entre autres, le Russe Andreï Tarkovski? Aucun, hormis Stanley Kubrick, peut-être, l'autre grand deuil de cette faucheuse année 99. Mais si Robert Bresson fut et reste un modèle pour ses pairs – qui en parlent comme du plus grand cinéaste –, il n'en a pas été de même pour la critique, souvent déchirée à son propos, et pour le public, pour qui chacun de ses films est encore trop souvent associé à une promesse d'ennui.

Les divergences d'appréciation autour de son art du dépouillement ne s'envoleront sans doute pas avec sa dépouille. Ses films sont ces fines lames, aiguisées avec perfectionnisme et dans le secret. «L'incommunicabilité est derrière tout ce que je fais», déclarait-il. Pourtant, devant l'image monastique de l'ascète élancé aux cheveux blancs – résultat de ses rares apparitions depuis 1983 –, on oublie que ce fils d'officier entra en cinéma par la porte de la comédie. Etudiant aux Beaux-Arts à Paris, il espérait devenir peintre. «J'étais trop nerveux», estima-t-il avant d'en venir au cinématographe. «Au cinématographe», pas «au cinéma», mot qu'il refusa toute sa vie de prononcer estimant qu'il ne désignait que du théâtre photographié.

Il en exerça donc pour la première fois le vocabulaire et la grammaire en 1934, avec un moyen métrage humoristique, Affaires publiques, récit de trois jours dans la vie d'un dictateur. Un dictateur, justement, Adolf Hitler devait interrompre précocement sa vocation naissante. Associé à plusieurs scénarios au début de la Seconde Guerre mondiale – dont Air Pur qui devait être réalisé par René Clair, l'inspirateur d'Affaires publiques – Robert Bresson est emprisonné en Allemagne entre mars 1940 et juin 1941. Ce n'est qu'en 1943, neuf ans après son premier film, que Robert Bresson signe enfin un long métrage. Il tourne Les Anges du péché dans un couvent dominicain, Jean Giraudoux signe les dialogues et l'humour de ses premières armes s'est envolé.

«Je suis un pessimiste gai»

Ses goûts pour l'ascèse et pour les collaborations avec la littérature – il adaptera Diderot, Tolstoï ou, deux fois, Bernanos – sont déjà présents. Quand à l'humour: «La guerre l'a changé», confiait son épouse et collaboratrice Mylène Bresson dans The Guardian en août dernier. «Il avait conservé son humour, ajoutait-elle, mais en arrière fond.» Robert Bresson s'était décrit comme un «pessimiste gai». Gai? Le journaliste du Guardian s'en était étonné. «A la fin de presque chacun de ses films, les portes s'ouvrent», avait conclu Mylène Bresson.

Robert Bresson a renié Les Anges du péché. Pour lui, sa filmographie débutait en 1944, avec Les Dames du Bois de Boulogne, tiré de Jacques le fataliste de Diderot avec l'aide de Jean Cocteau pour les dialogues. Cocteau considérait son apport au film comme «presque nul», un travail accepté «par amitié»: «Bresson me donnait ses scènes, le nombre de répliques…» Mais l'amitié entre les deux hommes est féconde: ensemble, en 1949, ils fondent la revue Objectif 49, creuset critique où se forme la future équipe des Cahiers du cinéma et, par là, la Nouvelle Vague. Mais Robert Bresson cinéaste doit atteindre 1950 et son Journal d'un curé de campagne d'après Bernanos pour trouver et imposer son style et sa thématique. La rédemption ou la prédestination occuperont l'essentiel de son œuvre.

Avec Un condamné à mort s'est échappé (1956) et Pickpocket (1959) – considérés par ses admirateurs comme ses meilleurs films – Robert Bresson assoit sa reconnaissance internationale, tout autant que sa réputation de directeur d'équipe aux exigences terrifiantes, réputé pour tourner et tourner encore la même prise jusqu'à épuisement d'acteurs qu'il préfère non professionnels et qu'il ne contribue pas à révéler: Le Procès de Jeanne d'Arc (1962), Au hasard Balthazar (1966), Mouchette d'après Bernanos encore (1967)…

Les acteurs furent d'ailleurs la base d'une des seules anecdotes qui transpirèrent durant la vie très secrète de Robert Bresson. Au début des années 60, le cinéaste aurait songé à engager les vedettes américaines Burt Lancaster et Natalie Wood pour un Lancelot du lac qu'il réalisera finalement en 1974, avec des acteurs anonymes. Il trouvait Lancaster «athlétique» et Natalie Wood «intelligente».