Dans les années 1960, difficile d’être cinéphile et d’ignorer le nom de Kaneto Shindo, bien parti pour rejoindre Kenji Mizoguchi et Akira Kurosawa au panthéon du cinéma japonais. Film sans paroles, d’une beauté inouïe, L’Ile nue avait fait le tour du monde, bientôt suivi par deux superbes films fantastiques, Onibaba et Kuronko Les Vampires. Et puis… plus rien! Débordé par la «nouvelle vague» des Imamura Oshima et Yoshida, déchu de son statut de cinéaste majeur, on savait juste qu’il continuait à tourner – jusqu’à devenir le deuxième plus vieux cinéaste en activité derrière le Portugais Manoel de Oliveira.

Le voici qui vient de s’éteindre à 100 ans, non sans avoir placé son dernier film, Une Carte postale (Ichimai no hagaki), dans lequel il racontait ses souvenirs de guerre, dans la course aux Oscars. Alors, oubli coupable de l’histoire du cinéma, Kaneto Shindo? Ce qui est sûr, c’est que l’Occident n’aura vu que la pointe de l’iceberg, puisque son œuvre avoisine les 200 titres, comme scénariste et réalisateur.

Un enfant d’Hiroshima

Né en 1912 près d’Hiroshima, Shindo était le fils d’une famille aisée, bientôt ruinée. Ce n’est qu’à 20 ans qu’il manifesta son intérêt pour le cinéma, concrétisé en 1934 en entrant aux studios Shinko Kinema. Il y devient d’abord décorateur, puis scénariste dès 1940. Mais sa trajectoire est interrompue par la Deuxième Guerre mondiale. Enrôlé tardif dans la marine, comme nettoyeur, il sera l’un des rares survivants de son unité, sortant de cette expérience vacciné à tout jamais contre la guerre, l’armée, l’impérialisme et le machisme.

Après-guerre, entré à la «major» japonaise Shochiku, Shindo apprend son métier auprès de Kenji Mizoguchi, pour lequel il écrit deux scénarios typiquement féministes, La Victoire des femmes et Flamme de mon amour. Il collabore aussi avec Keinosuke Kinoshita, Kon Ichikawa (Poursuite à l’aube) et Mikio Naruse (La Danseuse), mais forme surtout un tandem appelé à durer (30 films!) avec Kozaburo Yoshimura, talent plus modeste. En 1950, leur duo s’émancipe en formant la compagnie indépendante Kindai Eiga Kyokai, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre son activité de scénariste stakhanoviste.

Shindo réalise alors son premier long-métrage, Histoire d’une épouse bien-aimée, avec l’actrice Nobuko Otowa, qui devient sa troisième épouse et la vedette de la plupart de ses films. Mais c’est avec Les Enfants d’Hiroshima, témoignage saisissant montré en compétition à Cannes en 1953, qu’il atteint la notoriété. Spécialisé dans la critique sociale contemporaine, il est alors perçu comme un «rouge». En 1960, sa compagnie au bord de la faillite, il tente un coup de poker avec L’Ile nue (Hadaka no shima), «poème cinématographique qui évoque le combat des humains contre les forces de la nature». Grand Prix au Festival de Moscou (auquel le cinéaste restera désormais fidèle), ce film en noir et blanc connaît un succès inespéré.

Du politique au sexuel

A partir d’Onibaba (1964), l’histoire de deux femmes qui, au Moyen Age, survivent en tuant des samouraïs dans un marais, la plupart de ses films témoignent d’un glissement vers un nouveau centre d’intérêt: la sexualité. «Pour moi, le sexe n’est rien d’autre que l’expression de la force vitale de l’humain, de son désir de survie», expliquait-il à propos de ce tournant, aussi perceptible dans ses scénarios pour Yasuzo Masumura (dont Tatouage, d’après Junichiro Tanizaki).

Variée, l’œuvre ultérieure de Kaneto Shindo contient aussi bien un documentaire consacré à Mizoguchi (1975) qu’un «biopic» sur le peintre Hokusai (Hokusai mana). Et comme scénariste L’Actrice (Kon Ichikawa), La Maison des geishas (Kinji Fukasaku) ou le succès sentimental Hachiko – l’histoire vraie d’un chien fidèle (Seijiro Koyama). Quant au Testament du soir (1995, sorti en France en 1998), c’était une belle réflexion sur la vieillesse. De quoi souhaiter qu’un éditeur de DVD se penche à présent sérieusement sur ce monument du cinéma japonais.